Critique REBOTA REBOTA Y EN TU CARA EXPLOTA

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Rebota rebota Y EN TU CARA EXPLOTA
(C) Quim Tarrida

Au Théâtre de la Bastille, dans REBOTA REBOTA Y EN TU CARA EXPLOTA, Agnès Mateus offre un seule-en-scène vitaminé. Les mécanismes du machisme ordinaire comme la terrible réalité des féminicides y sont abordés avec un humour décapant et une force ravageuse.

Ce qui doit nous exploser à la figure 

Le féminisme n’est pas un gros mot. N’en déplaise à tous les masculinistes qui prônent la suprématie masculine. Le féminisme  vise à insuffler des changements profonds dans les sociétés. La mobilisation et l’activisme sont, notamment, en train de devenir des facteurs vitaux et énergisants dans les efforts pour prévenir les violences à l’encontre des femmes et des filles.

En Argentine, bien avant #metoo, le mouvement « ni una menos »  ( pas une de plus), né en 2015, à la suite de féminicides sordides, prend une voie politique. Il pointe la manière dont une société accepte comme naturelle une violence qui ne l’est pas, une culture qui fait des femmes des objets de consommation. « Ni una menos » demande qu’un réel budget accompagne « la loi de protection en vue de prévenir, punir et éradiquer les violences contre les femmes » , pour l’appliquer.

L’Espagne n’est pas en reste. Ce pays, d’où sont originaires Agnés Mateus et Quim Tarrida, est à l’avant-garde en matière de féminisme. Dès 1997, une tragédie bouleverse l’opinion publique et contraint le gouvernement à restructurer son Code pénal afin de mieux protéger les femmes. Sur une chaîne locale espagnole, Ana Orantes, une sexagénaire, se confie sur les violences conjugales dont elle a été victime pendant plus de 40 ans. Moins de deux semaines après ces aveux, l’Espagne apprend qu’Ana Orantes a été brûlée vive par son mari.

Le mouvement « Yo te créo » (je te crois), né à la suite de l’affaire « La Manada » (la meute), en 2016, montre la force de la mobilisation espagnole, notamment, contre l’impunité de ceux qui agressent et tuent les femmes. Le 8 mars 2018, 5,3 millions de personnes défilent dans les rues de 130 villes d’Espagne, pour réclamer une égalité réelle entre hommes et femmes. Le gouvernement, face à cette déferlante, annonce qu’il va s’y atteler. Le féminisme est donc bien une force politico-sociale armée de propositions concrètes.

Dire les choses telles qu’elles sont 

Le titre du seule-en-scène conçu par Agnés Mateus et Quim Tarrida, Rebota rebota y en tu cara explota ( » Ça rebondit, ça rebondit et ça t’éclate en pleine face » ) est programmatique. Il définit, à la fois, l’énergie qui va se déployer sur le plateau, comme la structure circulaire du spectacle. La scène d’ouverture est reprise à la fin de la représentation, mais, tel un boomerang, le spectateur la reçoit complètement différemment. Il ne s’agit plus d’amusement. La sidération règne. Face à la violence que la même scène véhicule maintenant que le spectacle se clôt, les sourires ont disparu. Ça éclate devant nos yeux. Le clown ridicule qui dansait et gesticulait dans son couloir de lumière nous apparaît tel qui est, monstrueux.

Seule-en-scène, Agnès Mateus, incroyable de dynamisme, commence sa performance sous le signe d’un humour où pointe le machisme ordinaire. Sur un rythme effréné, elle  reprend à son compte des blagues sexistes, tandis que sur l’écran de fond de scène s’inscrivent des injures en majuscules PUTA, FULANA, MAl FOLLADA… Puis, affublée d’une robe et d’une perruque XVIIIe, dont elle joue, elle passe en revue un grand nombre de contes pour enfants. En trois phrases, Agnès Mateus les expédient. La plupart se finissant, de toute façon, par « y se casan »  (ils se marient). Le jeu de massacre est hilarant. D’autant, que la religion et ses croyances n’y échappent pas. L’actrice, mimant Jésus cherchant son père parmi les pigeons de la Place Saint-Marc, est à pleurer de rire. 

Ainsi, peu à peu, la comédienne révèle les constructions souterraines misogynes qui fondent une société patriarcale. Très finement, le rire s’efface au profit du malaise. Le spectacle est, à ce titre, ponctué, à quatre reprises, par la projection d’images sur l’écran au lointain. La caméra, en plan large, balaie un paysage abandonné. Une aire d’autoroute, une usine désaffectée, un entrepôt en ruine, une décharge à ciel ouvert, s’offrent à notre regard. Un morceau au violon accompagne ces plans où la caméra dévisse lentement en reculant. Mais, parmi ces mauvaises herbes, ces détritus, ces poubelles et ordures, au fil des projections, des corps de femmes à même le sol deviennent visibles. Le dernier plan n’évince pas le cadavre de l’image. Contrairement aux trois autres, il s’en approche, filme sa main délicate et ses cheveux soyeux. Une invitation à ne pas détourner le regard. « Les femmes ne « perdent » pas la vie, les femmes sont assassinées. » ainsi que l’indique Agnès Mateus.

 

Rebota rebota y en tu cara explota, conçu et mis en scène par Agnés Mateus et Quim Tarrida, est un spectacle décapant, nourri d’humour féroce, qui remue les consciences.

LES LM (elle aime) DE M LA SCÈNE : LMMMMM


REBOTA REBOTA Y EN TU CARA EXPLOTA

Théâtre de la Bastille

15 mar > 20 mar

Conception et mise en scène Agnés Mateus et Quim Tarrida

Avec Agnés Mateus Invité Pablo Domichovsky 

Son et vidéo Quim Tarrida 

Lumières Laura Morin et Quim Tarrida

Coordination technique Laura Morin

Photographies Quim Tarrida 

Traduction et surtitrage Marion Cousin

Adaptation de la traduction française soutenue par le Théâtre de Choisy-le-Roi/Scène conventionnée pour la diversité linguistique


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