Au Théâtre de L’Échangeur, Sylvain Maurice et Vincent Dissez font de la parole fragile de Roland Barthes une traversée lumineuse. Celle d’un homme qui, à la moitié de son existence, ose encore croire qu’écrire, et surtout parler à l’autre, peut devenir un moyen de renaître à la vie.
Le Projet Barthes : Commencer une « Vita Nova »
Au tournant des années 1979 et 1980, chaque samedi matin, Roland Barthes se présente devant l’auditoire du Collège de France pour un séminaire intitulé La préparation du roman. Mais loin de la rigueur magistrale que l’on pourrait attendre d’un tel cadre académique, la parole du théoricien se déploie comme une méditation vivante, traversée de digressions et d’aveux. Le public n’assiste plus à un cours. Il découvre un homme en quête de sens, fragilisé par un deuil « cruel » , la perte de sa mère. Envisager d’écrire autrement, lui a permis de sortir de la forêt obscure dont il était prisonnier. Un désir de recommencement l’anime. L’idée d’une Vita Nova, empruntée à Dante Alighieri, devient le cœur d’une réflexion où la littérature se confond avec l’existence même.
C’est cette parole singulière que le spectacle Le Projet Barthes, conçu par Sylvain Maurice et porté par le comédien Vincent Dissez, choisit de réactiver sur scène. L’entreprise consiste à faire entendre un Roland Barthes intime, éloigné de l’image figée du théoricien structuraliste. Le cours devient matière théâtrale. La pensée en mouvement, adressée directement au public, oscille entre érudition et confidence. Ainsi se dessine moins une leçon de littérature qu’une véritable leçon de vie, où l’acte d’écrire apparaît comme la promesse d’une renaissance possible. Il s’agit d’écrire dans la joie. De faire « comme si » il faisait un roman.

« J’écris parce que j’ai lu »
Le spectacle s’ouvre sans préambule, plongeant le spectateur au cœur d’une séance imaginaire au Collège de France. En quelques phrases, le dispositif est posé. La salle de théâtre se transforme en amphithéâtre et le public devient auditoire. Très vite, le théâtre reprend ses droits. La parole de Roland Barthes, loin de la linéarité académique, se déploie comme une sorte de performance orale. Se crée alors l’impression d’une pensée humble et libre, en train de se forger.
À partir d’un matériau textuel considérable, les quelque sept cents pages publiées de La Préparation du roman, Sylvain Maurice opère une condensation dramaturgique vivace et joyeuse. Une quarantaine de pages suffisent à restituer l’essentiel du mouvement intellectuel de Roland Barthes. Ses interrogations sur l’écriture, ses références à Proust, Flaubert ou encore Chateaubriand, nourrissent sa réflexion. « J’écris parce que j’ai lu » dit-il. Quelques notes de piano ou de contrebasse, les frappes d’une machine à écrire, des rires d’enfants au loin ( création sonore de Jean De Almeida) créent des respirations sans jamais rompre l’élan de la pensée.
Un défi délicat
Sur le plateau, un rectangle blanc, délimite l’espace de jeu. Une table en bois, quelques objets construisent « la structure » propice à l’écriture. Au centre du dispositif, Vincent Dissez relève un défi délicat : celui d’incarner Roland Barthes sans jamais chercher l’imitation. L’acteur ne reproduit, ni la silhouette, ni les tics du célèbre sémiologue. Il propose une présence contemporaine, traversée par la vitalité et la fragilité de cette parole. Mobile, précis dans le geste comme dans l’intonation, il fait résonner la langue de Barthes avec clarté, légèreté et musicalité.
Cette incarnation restitue surtout la dimension profondément humaine de la pensée de Roland Barthes. Derrière l’intellectuel reconnu apparaît un homme en proie au doute, hanté par la disparition de sa mère et animé par le désir de recommencer sa vie à travers l’écriture. Le spectacle trouve là sa plus grande justesse. Il révèle qu’au-delà des concepts et des références savantes, l’œuvre de Barthes demeure traversée par une aspiration simple et vertigineuse, celle d’entrer enfin en littérature, comme si tout restait encore à écrire. La dernière image en témoigne. Dans le rectangle devenu bleu, Vincent Dissez ramasse les objets épars sur le sol et les replace. Tout est peut-être encore possible.
Dans Le Projet Barthes, Sylvain Maurice et Vincent Dissez composent un théâtre sans emphase, d’une grande justesse, où la pensée devient matière sensible. Surgit alors, presque à nu, l’instant fragile où une vie tente de se réécrire.
Les M de M La Scène : MMMMM
Le Projet Barthes
D’après La Préparation du roman de Roland Barthes
Version scénique, scénographie & mise en scène Sylvain Maurice
Avec Vincent Dissez
Lumières Rodolphe Martin
Son Jean De Almeida
Régie Daniel Ferreira
CIE [TITRE PROVISOIRE]