Critique Oedipe roi

mise en scène Eddy D'aranjo

© Simon Gosselin
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Œdipe roi d’Eddy d’Aranjo, présenté aux Ateliers Berthier, met à l’épreuve Sophocle. Le mythe devient un point de friction. En déplaçant Œdipe du registre tragique vers celui de l’enquête, le spectacle place l’inceste non comme une fatalité, mais comme un crime systémique longtemps et encore trop souvent maintenu hors champ.

Oedipe roi : Enquête sur les origines du mal

En choisissant de placer Œdipe roi au cœur de son spectacle, le metteur en scène Eddy d’Aranjo ne convoque pas Sophocle comme une autorité tutélaire, mais comme un point de friction. Loin de célébrer un mythe fondateur, il le met à distance, le relit à l’aune d’une réalité longtemps restée hors champ : celle de l’inceste réel, vécu, systémique. Dès lors, Œdipe cesse d’être un héros tragique pour devenir un révélateur historique, le signe que l’inceste est présent dans la culture occidentale depuis son origine, mais sous une forme profondément déformée.

En effet, l’inceste chez Sophocle n’a que peu à voir avec l’expérience des victimes contemporaines. Il relève de l’ignorance, du destin, de la révélation tardive. En croyant échapper à son destin, Œdipe s’y précipite. Sans le savoir, il accomplit la terrible prophétie qui est attachée à sa naissance. Il tue son père et épouse sa mère. Devenu roi, d’elle il aura quatre enfants. Il cherche alors l’origine du mal qui frappe encore Thèbes. Au terme de son enquête, Œdipe comprend qu’il en est l’unique et monstrueux responsable. Devant son aveuglement, il ne peut que se résoudre à se crever les yeux. Coupable, il n’en est pas moins innocent.

L’inceste réel

L’inceste réel, non mythique, est un crime de pouvoir, d’emprise et de silence. Le spectacle en rappelle l’ampleur par quelques chiffres projetés et commentés en direct. Chaque année en France, 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles. 5,4 millions d’adultes en ont été victimes dans leur enfance. Ces données mettent en lumière un paradoxe. Alors même que l’interdit de l’inceste est abondamment pensé, théorisé et enseigné, de la tragédie antique à la psychanalyse freudienne, sa transgression concrète demeure souvent inaudible, reléguée hors du langage et de la représentation.

En abordant Œdipe roi comme un symptôme plutôt que comme un modèle, Eddy D’aranjo interroge la responsabilité du récit lui-même. Que permet de voir le mythe, et que contribue-t-il à masquer ? En ce sens, Sophocle agit comme un « bouclier » paradoxal : à la fois protection culturelle et surface critique. Le spectacle rappelle que, depuis l’origine du théâtre, dire la vérité revient à se confronter à la violence, dans un langage toujours menacé par le silence.

© Simon Gosselin

Le témoignage à froid

Oedipe roi d’Eddy D’aranjo, s’inscrit dans une enquête personnelle. Le metteur en scène est acteur de ce qui se joue. A la recherche d’une vérité familiale, il livre un récit volontairement à froid de son histoire. Au cœur de cette parole : l’inceste. Le ton volontairement monocorde, revendiqué, met à distance les affects attendus liés notamment à la tragédie antique. La pitié, la terreur paraissent mises en suspens. Loin de réactiver un rituel cathartique, il s’agit avant tout de proposer une écoute nouvelle pour interroger les conséquences du silence dans les crimes incestueux.

C’est dans une vaste boite immaculée que prend place le récit. A la blancheur du sol répond celle du cyclorama. Deux petits estrades rejetées, en fond de scène et sur un des côtés, se fondent dans cet espace laiteux. Un fauteuil en osier, une chaise et quelques éléments de décor en attente, ponctuent de beige, la blancheur omniprésente. Les costumes aux couleurs pâles (Clémence Delille) eux-mêmes renvoient une image de grande douceur. Une machine à laver trône avec dérision en avant-scène. Que s’agit-il de laver ? Le crime ?

La parole débute également en pleine lumière. Sur le plateau et dans la salle;. L’adresse au public est directe. Le public est envisagé comme une assemblée de subjectivités irréconciliables, traversées par des histoires et des affects singuliers. Les acteurs pensent devant lui, dans une position de vulnérabilité assumée où la vérité paraît se chercher devant ceux qui regardent. La vidéo superpose plusieurs images mouvantes. Derrière un voile, une autre réalité se devine. Le témoignage initial se nourrit d’enregistrements sonores familiaux, de projections de photos ou d’actes de décès ou de naissance. L’enquête avance dans les pas du réel pour remonter aux origines du mal.

Les visages de Jeanne 

La dernière partie du spectacle élargit le regard. Elle quitte l’axe de l’inceste pour interroger l’histoire des violences patriarcales. À travers Jeanne, la grand-mère paternelle, apparaît une vie féminine faite d’empêchements et de résistances. Figure contradictoire, Jeanne porte un désir d’émancipation que la société de son temps rend impossible. Sa biographie se construit à partir d’archives lacunaires et de silences que le spectacle choisit de ne pas totalement combler. L’imaginaire devient alors un outil de compréhension sensible. Résistante, Jocaste violentée par son fils, faiseuse d’anges, Jeanne, « au bûcher » ( partie la moins intéressante du spectacle), demeure insaisissable. Ce flou lui permet d’incarner d’autres vies féminines écrasées par le patriarcat du XXᵉ siècle.

La scénographie et les couleurs évoquent volontairement les années 70. La caméra suit Jeanne (Carine Goron) au sein de sa petite cuisine dans ses gestes quotidiens. La scène où elle épluche des oignons sur la table carrée réactive instantanément celle du film mythique de Chantal Ackerman, Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles, que Delphine Seyrig interprétait  magnifiquement. Le travail vidéo (Pierre Martin Oriol) sur les superpositions d’images ouvre le réel vers ce qui a pu avoir lieu ou ce qui aurait pu être.

L’avortement clandestin, inspirée du documentaire Regarde, elle a les yeux grand ouverts, condense l’enjeu politique et poétique du spectacle. Un geste réel est accompli sur scène, cru, filmé en direct. Il oblige à regarder ce qui fut longtemps frappé de honte : le corps, la violence, les savoirs féminins. L’ultime mise en images, – regards francs à la caméra, sourires, gestes assumés- , revendique frontalement, la nécessité de mettre fin à la filiation maudite. Si le sexe féminin est dit depuis Courbet à l’Origine du monde, ici, spéculum et carabine à l’appui, il s’offre à la vue comme l’achèvement de la malédiction.

Oedipe roi

d’après Sophocle

texte et mise en scène Eddy D’aranjo

Applaudissements le soir de la Première aux Ateliers Berthier Odéon Théâtre de l'Europe le 6 février 2026

Distribution

Avec
Edith Biscaro, Eddy D’aranjo, Clémence Delille, Marie Depoorter, Carine Goron, Volodia Piotrovitch d’Orlik

Dramaturgie Volodia Piotrovitch d’Orlik

Collaboration artistique William Ravon

Scénographie, costumes (Clémence Delille)

Création lumière Edith Biscaro, création vidéo Pierre Martin Oriol,

Création son Martin Hennart.

Production Odéon Théâtre de l’Europe


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