Dans l’écrin récemment réveillé du Petit Odéon, Marie-José Malis poursuit, avec Pallaksch Pallaksch ! #3, une traversée sans concession des ruines du langage et du sens. En puisant dans Hugo von Hofmannsthal, la metteuse en scène fait du plateau le lieu d’une crise intérieure où l’art, mis à l’épreuve du vide contemporain, se présente comme une possible force de réparation.
Pallaksch Pallaksch! #3 : Ne pas céder au néant
Pallaksch Pallaksch ! #3 , fidèle à l’exclamation inaugurale qui donne son titre à la série, interroge la perte de sens du monde moderne. Ce dernier opus tente, par la parole et le corps, de rouvrir les voies d’une perception régénérée. Inspirée des Lettres du voyageur à son retour de Hugo von Hofmannsthal, la mise en scène transpose sur le plateau la crise spirituelle d’un homme, interprété ici par deux comédiens (Isabel Oed et Pascal Batigne), confronté au vide de son époque et à la possible guérison qu’offre l’art.
Le texte de Hofmannsthal, écrit à la charnière des XIXᵉ et XXᵉ siècles, donne voix à une conscience en rupture avec le réel, incapable d’en saisir l’unité et le sens. De retour en Allemagne après dix-huit années d’absence, le protagoniste ne reconnaît plus ni les lieux ni les signes qui structuraient autrefois son existence. Tout lui apparaît vidé de substance, comme si le monde avait perdu sa capacité à faire sens. Cette expérience d’aliénation, déjà au cœur de la célèbre Lettre de Lord Chandos, devient alors le symptôme d’une crise plus large : celle de la conscience européenne moderne, saisie par le doute, la fragmentation et l’épuisement des symboles.
Marie-José Malis fait de cette vacuité une matière scénique. Le plateau prolonge l’instabilité. La parole, souvent menacée de dissolution, circule comme un matériau fragile, tandis que les corps des interprètes semblent chercher avec douleur un point d’ancrage dans un espace volontairement dépouillé. L’ensemble prend la forme d’une âpre enquête intérieure. Comment en effet représenter et expérimenter l’effondrement des repères sans céder au néant ?
La couleur comme révélation
C’est dans la rencontre avec la peinture, et plus précisément avec les toiles de Van Gogh, que s’opère, chez Hugo von Hofmannsthal, un basculement décisif. Face à la puissance muette de la couleur, le voyageur éprouve une forme d’épiphanie. Le monde, jusqu’alors perçu comme fantomatique, retrouve une chair. Marie-José Malis transpose cette révélation picturale par les moyens propres au théâtre. Lumières, rythmes vocaux, présences corporelles au plus près du public, crispation du geste ou du visage, travaillent à faire surgir un moment de tension extrême. Celui où le regard se réouvre, où le réel cesse d’être abstrait pour redevenir sensible.
Le plateau, dominé par le gris clair, volontairement restreint, se double en son centre une petite estrade rectangulaire recouverte d’un coton greige. Semblable à celle d’un musée, celle-ci expose un fauteuil vert aux armatures dorées et un tabouret de bois ,qui serviront au jeu. En fond de scène, un petit écran donne à lire parfois des bouts de textes. Tandis que sur le coin gauche du plateau étroit se devinent derrière un voile transparent, des tissus colorés. Manipulés par les deux comédiens, grimés et vêtus principalement de blanc cassé, les étoffes chamarrées seront déposées au pied de l’estrade. Témoignages concrets de l’expérience et de la transmutation vécues par le protagoniste.
Ainsi, la couleur, chez Hofmannsthal semble être une promesse de réconciliation avec une jouissance sensuelle. En s’en inspirant, Pallaksch Pallaksch ! #3 esquisse un geste poétique. Si le monde semble à nouveau glisser vers un réel sinistrement vidé de sens, le spectacle rappelle que l’art, fût-il traversé par le doute, demeure un lieu possible de régénération. Une invitation insistante et malaisée à éprouver la densité du monde, à s’y inscrire de nouveau par le sensible, le langage et la présence.
Pallaksch Pallaksch ! #3 fait de la perte de sens une force active, transformant le doute en expérience de présence aiguë. Marie-José Malis affirme ainsi un théâtre exigeant et âpre, où la scène demeure un lieu de résistance du sensible.
Les M de M La Scène : MMMMM
Pallaksch Pallaksch! #3
Lettres du voyageur à son retour, d’après Hugo von Hofmannsthal, NRF Poésies Gallimard 1980, 1992
