Il y a des soirs où l’on comprend pourquoi le baroque, souvent associé à la rigueur et à l’ornementation, peut aussi être une explosion de vie. Ce fut le cas hier, au Théâtre des Champs-Élysées, avec Il Tamerlano (ou Bajazet) d’Antonio Vivaldi. Composé en 1735 pour le carnaval de Vérone, cet opéra naît dans un contexte difficile pour Vivaldi : le compositeur, alors en déclin à Venise, doit rivaliser avec les succès de Haendel et Scarlatti mais aussi des compositeurs napolitains.
Pour gagner du temps et séduire un public avide de nouveautés, il opte pour un pasticcio, un mélange audacieux d’airs empruntés à ses contemporains (Hasse, Giacomelli, Broschi) et de ses propres compositions. En ces années-là, tout le monde s’y mettait, mais Vivaldi, lui, sublime cette pratique : ce qui n’était qu’un assemblage de morceaux empruntés devient sous sa plume une création vibrante et profondément originale. Un vrai tour de force !
Tamerlan vs Bajazet : le choc des titans
Avant de devenir le sujet de cet opéra, Tamerlan, ou Timour Lang, fut l’un des plus redoutables conquérants de l’histoire. Au XIVe siècle, ce guerrier turco-mongol, boiteux mais impitoyable, bâtit un empire s’étendant de la Perse à la Russie, en passant par l’Inde et l’Anatolie. Son règne, marqué par des massacres méthodiques et des stratégies de terreur, en fit une figure aussi crainte qu’admirée. Pourtant, c’est face à un autre géant de l’histoire, le sultan ottoman Bajazet Ier, qu’il livra l’un de ses combats les plus symboliques.
Capturé après la bataille d’Ankara en 1402, Bajazet mourut en captivité, refusant jusqu’au bout de plier le genou. Ce choc de titans, où l’orgueil le dispute à la cruauté, inspira dramaturges et compositeurs, dont Racine (Bajazet, 1672) et Pradon (Tamerlan ou la mort de Bajazet, 1676), avant que Vivaldi n’en fasse une tragédie humaine bien plus qu’un simple récit de conquête et qu’Haendel ne s’en empare également.
L’intrigue d’Il Tamerlano : une lutte entre orgueil et dignité
Sur un livret d’Agostino Piovene, Vivaldi reprend la tradition tragique française pour en faire un drame baroque haletant. L’histoire s’ouvre sur la victoire écrasante de Tamerlan, empereur des Tartares, qui a vaincu le sultan ottoman Bajazet et l’a réduit en captivité. Mais la véritable bataille ne se livre pas sur un champ de guerre : elle se joue dans les cœurs et les consciences.
Tamerlan, ivre de pouvoir, exige qu’Andronico, un prince grec allié, demande la main d’Asteria, la fille de Bajazet, pour son propre compte. Andronico, secrètement amoureux d’Asteria, se retrouve déchiré entre son devoir et ses sentiments. Bajazet, lui, incarne la fierté bafouée : plutôt que de voir sa fille épouser son bourreau, il préfère la mort. Son refus catégorique et son mépris affiché pour Tamerlan déclenchent une spirale de violence et de manipulation.
Asteria, croyant à la trahison d’Andronico, se rebelle contre le destin qui lui est imposé. Elle incarne la résistance féminine dans un monde dominé par les hommes et la guerre. Tamerlan, exaspéré par cette opposition, ordonne l’exécution de Bajazet. Ce dernier, acculé, tente de se donner la mort, mais échoue. C’est dans l’Acte III, lorsque Bajazet boit enfin le poison, que l’opéra atteint son paroxysme dramatique.
Sa mort héroïque, plutôt que de briser les esprits, soulève les consciences. Asteria, désespérée, tente même d’assassiner Tamerlan avant de se résigner à son sort. Face à tant de noblesse, le conquérant, habitué à écraser ses ennemis, se trouve pour la première fois ébranlé. Bouleversé par la dignité de ses victimes, il finit par accorder son pardon aux survivants, dans un final où l’humanité triomphe, temporairement, de la barbarie.
Ce livret, bien plus qu’un simple récit historique, est une réflexion sur l’honneur, la résistance et les limites du pouvoir, héritée de Racine et de Pradon. Chaque personnage y incarne une facette de la lutte contre l’oppression, rendant cette œuvre d’une actualité frappante.
La modernité d’Il Tamerlano de Vivaldi
Ce qui frappe dans Il Tamerlano c’est à quel point ces thèmes, le pouvoir, la résistance à l’oppression, la rédemption, résonnent avec notre époque. Vivaldi, en mélangeant compositions originales et emprunts, crée une œuvre inégale mais fascinante, où la brutalité côtoie la poésie.
On ne peut s’empêcher de faire un parallèle entre Bajazet, qui préfère la mort à la soumission, et les résistances contemporaines face aux tyrannies modernes. Tamerlan, lui, incarne ces dirigeants qui croient pouvoir tout écraser, mais qui finissent par douter d’eux-mêmes.
Cette tension entre arrogance du pouvoir et dignité des opprimés explique pourquoi l’opéra Il Tamerlano, composé il y a près de trois siècles, conserve une actualité brûlante. Hier soir, grâce à Thibaud Noally et à ses interprètes, c’est la version de Vivaldi qui a triomphé, non pas malgré ses imperfections, mais à cause d’elles. Car c’est précisément cette hybridation, cette énergie brute, qui donne à Il Tamerlano une force unique.
Une distribution à la hauteur des exigences d’Il Tamerlano
Une interprétation remarquable des chanteurs
Carlo Vistoli (Tamerlano)
Avec une voix de contre-ténor puissante et expressive, Carlo Vistoli donne vie à Tamerlano en exploitant toute l’étendue de sa tessiture. Son interprétation se distingue par une clarté vocale qui met en valeur les nuances du rôle, des accents autoritaires marqués par une fureur tonitruante ( » Cruda sorte » ) aux moments de vulnérabilité presque murmurés.
La précision de son articulation et sa capacité à moduler l’intensité de sa voix renforcent la complexité du personnage. Bien que son registre soit homogène et bien contrôlé, une couleur barytonnante plus sombre dans les passages dramatiques aurait pu accentuer la dimension tyrannique du conquérant.
Renato Dolcini (Bajazet)
Renato Dolcini s’est imposé comme la révélation de la soirée dans le rôle de Bajazet, avec une voix de baryton puissante et profondément expressive, où chaque note semble porter à la fois la colère et la noblesse brisée du sultan ottoman. Dans l’air déchirant « Dov’è la figlia? Dov’è il trono ? » , il donne à entendre toute la gravité de la défaite et l’honneur bafoué d’un homme face à sa finitude.
Son interprétation s’inscrit dans la continuité d’une d’Il Bajazet présentée en 2024 au Teatro Malibran de Venise, où il incarnait un Bajazet réinventé en samouraï, sabre à la main, sous la direction de Fabio Ceresa et avec Federico Maria Sardelli à la tête de l’Orchestre du Teatro La Fenice.
Cette expérience scénique, où le drame historique se mariait à une esthétique visuelle moderne, a profondément influencé son approche du personnage. Les gestes et postures qu’il en a conservés, même dans le cadre plus dépouillé d’un concert, lui permettent d’habiter Bajazet avec une intensité rare, oscillant entre fureur guerrière et dignité blessée. Sa présence physique, presque palpable, dépasse le cadre purement vocal pour offrir une interprétation à la fois théâtrale et intime.
L’un des moments les plus marquants de la soirée a été son interprétation de l’air « Verro crudel, spietato » (Acte III). Après avoir appris la trahison d’Asteria et bu le poison pour échapper à l’humiliation, Dolcini incarne un Bajazet déchiré entre la mort et la vengeance. Avec une maîtrise des dynamiques et une diction cristalline, il rend toute la puissance dramatique et la profondeur tragique du personnage.
L’orchestre, avec sa (violoncelle, basson, orgue, théorbe, clavecin), crée une atmosphère sombre et pesante, tandis que Dolcini, par un jeu théâtral expressif, incarne la fureur et le désespoir avec une présence scénique et vocale bouleversante. Cet air, l’un des plus poignants de l’opéra, a été sublimé par son interprétation, offrant un où l’émotion était palpable dans chaque souffle et chaque silence. Son suicide final, presque sans accompagnement orchestral, a suspendu le temps, laissant la salle sous le choc.
Julia Lezhneva (Irene)
Julia Lezhneva a abordé le rôle d’Irene avec une voix de soprano colorature aux reflets cristallins, mais les premiers instants de la soirée ont révélé une recherche d’équilibre, comme si certaines vocalises initiales manquaient de fluidité et de précision dans les registres aigus.
Pourtant, dès la seconde partie, elle a retrouvé toute sa maîtrise, offrant une performance éblouissante dans l’air « Son tortorella », où son chant a enfin déployé toute sa grâce et sa virtuosité. Ce contraste entre un début prudent et une montée en puissance fulgurante a ajouté une à son interprétation, comme si le personnage lui-même gagnait en assurance au fil du drame.
Son interprétation de « Sposa, son disprezzata » (Acte II) a été un : la colère et la dignité bafouée d’Irène y ont trouvé une expressivité déchirante, portée par une technique irréprochable (maîtrise des ornements, contrôle des dynamiques). L’orchestre, avec ses cordes en dialogue serré et ses accents rythmiques, a souligné la pureté de son timbre et la précision retrouvée de son phrasé. Les silences suspendus et les crescendos calculés ont captivé l’auditoire, transformant cet air en un moment d’émotion pure, où chaque note semblait vibrer de fierté blessée et de détermination vengeresse.
Eva Zaïcik (Andronico)
Eva Zaïcik impose une , servie par une grande taille et une élégance naturelle qui en font une figure captivante sur scène. Son , marqué par une grâce et une retenue exemplaires, incarne à la perfection les contradictions d’Andronico, personnage déchiré entre devoir et passion.
Sa voix de mezzo-soprano, d’un , séduit par une diction parfaite, où chaque syllabe est ciselée avec une clarté cristalline. Les , d’une rondeur envoûtante, et les aigus délicatement posés soulignent la du rôle. Cette précision vocale, alliée à une expressivité mesurée, permet à Eva Zaïcik de donner à Andronico une , captivant l’auditoire par la et l’intelligence de ses nuances.
Anthea Pichanick (Asteria)
Anthea Pichanick a incarné Asteria avec une , alliant une autorité naturelle à une vulnérabilité poignante. Sa voix de soprano, d’une clarté percutante et d’une agilité technique, a donné vie à la fierté indomptable et à la douleur tragique de ce personnage déchiré entre amour et devoir.
Force est de constater l’interprétation exceptionnelle par Anthea Pichanick de l’air « Amare un’ alma ingrata », après la mort de son père Bajazet. Ce moment clé de l’œuvre, où Asteria exprime sa douleur et son désespoir face à la perte de Bajazet, tout en affirmant sa détermination à résister à Tamerlano, a été rendu avec une ligne mélodique poignante, où la voix de Pichanick et l’orchestre ne faisaient plus qu’un. Son phrasé précis et sa diction impeccable ont souligné toute la noblesse tragique du personnage, tandis que son jeu théâtral, à la fois intense et maîtrisé, a donné à cette scène une puissance émotionnelle rare.
Dans les récitatifs et les ensembles, Pichanick a su exprimer toute la complexité émotionnelle d’Asteria, notamment dans ses échanges tendus avec Tamerlano et Andronico. Son legato expressif et ses nuances dynamiques ont captivé l’auditoire.
Suzanne Jerosme (Idaspe)
Suzanne Jerosme a apporté une au rôle d’Idaspe, dans cette production. Sa technique vocale irréprochable, marquée par une justesse et une agilité exemplaires, a su équilibrer les moments les plus dramatiques de l’œuvre. Sa voix claire et bien placée a offert une interprétation précise et maîtrisée, notamment dans les récitatifs, où elle a donné une lisibilité exemplaire au texte.
Cependant, malgré cette rigueur technique, son interprétation a parfois . On aurait aimé une présence plus habitée au-delà de la simple performance vocale. Suzanne Jerosme semble rester en retrait, comme si elle , ce qui empêche le personnage d’Idaspe de prendre toute sa dimension dramatique et humaine.
Pourtant, lorsqu’elle chante en duo, notamment avec Eva Zaïcik, elle se laisse emporter par le jeu de sa partenaire. Dans ces moments-là, on entrevoit une plus grande sensibilité et une présence scénique plus engagée, comme si la lui permettait de libérer une émotion plus profonde. Ces instants de connexion artistique révèlent un potentiel qui, s’il était davantage exploité, pourrait donner à son interprétation une .
Un orchestre qui respire et sait se faire complice des émotions
L’orchestre les Accents, sous la direction de Thibault Noally, a proposé une lecture énergique et contrastée de la partition de Vivaldi, créant avec ses instruments d’époque une atmosphère à la fois théâtrale et raffinée. D’une précision remarquable, il a su accompagner les chanteurs sans les étouffer, tout en soutenant chaque émotion avec une justesse remarquable.
Cela a été particulièrement frappant dans l’air « Cruda sorte, avverso fato » (Acte II), emprunté à Semiramide de Vivaldi. Au moment où Tamerlan, confronté à la résistance d’Asteria et à la mort imminente de Bajazet, pousse un cri de rage et de désespoir, l’orchestre, avec ses cordes en staccato, ses modulations abruptes et ses accents dramatiques scandés par des basses obstinées, a su créer une tension réellement palpable. Chaque nuance de la voix tourmentée de Tamerlan a été soulignée avec une intensité rare, laissant éclater sa fureur contre le destin et son impuissance face à l’amour et à la mort, révélant ainsi une fragilité intérieure qui a profondément marqué l’auditoire.
Certaines attaques des violons, dans un souci de dynamique baroque, ont cependant pu sembler un peu abruptes, sans toujours servir la fluidité de l’ensemble. Un déséquilibre acoustique a aussi parfois nui à la clarté du texte : le violoncelle de la basse continue, a par moments couvert les voix des chanteurs, rendant certains récitatifs moins accessibles. On peut également se demander si une direction d’orchestre de plein exercice n’aurait pas permis un meilleur équilibre rythmique et sonore, Thibault Noally étant amené à plusieurs reprises à reprendre la baguette figurée par son archet pour réaligner musiciens et chanteurs. Enfin, la partition originale de Vivaldi prévoyait des hautbois et des flûtes à bec, absents de cette interprétation. La présence minimal de hautbois comme dans l’interprétation de l’orchestre du Teatro La Fenice aurait pu apporter une couleur supplémentaire et enrichir la palette sonore.
Au-delà de ces quelques ajustements, l’orchestre a su imposer une interprétation convaincante, où l’énergie rythmique et la finesse expressive se sont harmonieusement conjuguées, témoignant d’une parfaite assimilation des exigences stylistiques du répertoire baroque.
Un final puissant et réconfortant
Le final d’Il Tamerlano est un moment de pur plaisir musical Le chœur « Coronata di gigli e di rose » , « Couronnée de lys et de roses, que la paix revienne avec l’amour. Et parmi mille flammes d’amour, que les éclairs de la haine perdent leur éclat » , est une ode à la réconciliation, où Vivaldi, malgré la sombre intrigue, choisit de conclure sur une note d’espoir et de lumière. Ce chœur, emprunté à Farnace, est ici subtilement réinterprété par Thibault Noally et les Accents, qui en soulignent la douceur mélodique et la puissance symbolique. A
près les tensions et les drames qui ont traversé l’œuvre, ce final apaisant et lumineux offre une résolution émouvante, où la musique semble suspendre le temps pour célébrer la victoire de l’amour sur la haine. Un moment d’une intensité électrisante, où l’on comprend pourquoi le baroque, même dans ses œuvres les plus sombres, sait toucher le cœur et l’âme.
Un concert captivant, porté par une distribution à la hauteur du drame et une direction inspirée. Malgré quelques déséquilibres instrumentaux et une interprétation de Carlo Vistoli qui aurait pu gagner en intensité dramatique, Il Tamerlano de Noally et des Accents, d’une grâce envoûtante, s’inscrit comme un moment rare. L’accueil du public a été enthousiaste, avec des applaudissements nourris après chaque air marquant. L’ovation finale a confirmé que cette interprétation d’Il Tamerlano a marqué les esprits.
L’avis de M La Scène : MMMMM
Applaudissements le 6 janvier 2026 au Théâtre des Champs-Élysées, Paris, France
Distribution
Carlo Vistoli | Tamerlano
Eva Zaïcik | Andronico
Renato Dolcini | Bajazet
Julia Lezhneva | Irene
Anthea Pichanick | Asteria
Suzanne Jerosme | Idaspe
Les Accents
Thibault Noally | violon, direction et reconstitution musicale
