Brigitte Jaques-Wajeman porte à la scène, Vie et destin, le roman-monument de Vassili Grossman et réussit à en faire surgir toute la charge politique et morale. Présentée au Théâtre de la Ville (Les Abbesses), sa mise en scène, d’une précision implacable et d’une intensité saisissante, transforme le plateau en espace de résistance. Par un montage rigoureux, porté par une forte incarnation, le spectacle confronte l’inhumain au cœur de l’Histoire pour rappeler, avec une force troublante, la ténacité de l’élan de liberté.
Vie et destin : une fresque de l’inhumain
Vie et destin de Vassili Grossman déploie une fresque poignante et historique au cœur de la Seconde Guerre mondiale. Le roman narre le destin éclaté d’une famille et de ceux qui gravitent autour d’elle, emportés par la tourmente nazie et stalinienne. À travers le personnage de Victor Strum, physicien juif soviétique confronté à la perte, à la persécution et à l’arbitraire idéologique, Vassili Grossman explore la violence des totalitarismes. Il ausculte la mécanique de la peur et de la délation, mais aussi les résistances intimes qu’ils suscitent. Les trajectoires croisées de prisonniers, de militants, de scientifiques ou de simples civils composent un vaste puzzle où se répondent camps nazis et soviétiques, idéaux trahis et consciences en lutte. Entre effondrement moral et gestes de bonté, Vie et destin interroge ce qui subsiste de l’humanité lorsque l’Histoire broie les individus. Un matériau d’une densité exceptionnelle pour la scène théâtrale.
Brigitte Jaques-Wajeman adapte ce monument littéraire et réussit à en révéler la portée brûlante, politique et morale, avec une rigueur et une intensité saisissantes. Sa création, présentée au Théâtre de la Ville (Théâtre des Abbesses), fait du plateau un lieu de résistance, où l’histoire du XXᵉ siècle dialogue sans détour avec notre présent. À travers un montage exigeant et profondément incarné, le spectacle affronte l’inhumain pour mieux réaffirmer la persistance de l’aspiration à la liberté.
La tragédie de l’homme contraint
Au cœur de l’œuvre de Vassili Grossman, que la mise en scène restitue avec une fidélité intellectuelle remarquable, se déploie une analyse implacable des régimes totalitaires nazi et stalinien. Loin de toute simplification manichéenne, le spectacle montre comment la terreur ne se contente pas d’écraser les corps mais comment elle colonise les consciences. Planification d’extermination, assentiments tacites, lâchetés silencieuses, toute puissance des « politruks« , maîtres en délation, l’inhumain se décline dans la monstruosité comme dans l’ordinaire de la soumission. Brigitte Jaques-Wajeman donne chair à cette violence diffuse et effroyable qui transforme les individus en rouages dociles de la destruction.
L’une des grandes forces du spectacle réside dans sa capacité à rendre sensible ce que Grossman nomme les formes du « consentement ». Un consentement arraché par la peur, la faim, l’instinct de conservation, et renforcé par l’hypnotisme mortifère des idéologies. La mise en scène, d’une sobriété tendue, éclaire ces mécanismes sans jamais céder à la psychologie sommaire. En cela, Vie et destin évite le confort d’une condamnation morale abstraite pour affronter une vérité plus dérangeante. L’homme ne renonce pas de son plein gré à la liberté. On la lui arrache.
La liberté comme essence de la vie
Portée par neuf comédiens d’une justesse impressionnante (Pascal Bekkar, Pauline Bolcatto, Raphaèle Bouchard, Sophie Daull, Timothée Lepeltier, Pierre-Stefan Montagnier, Aurore Paris, Bertrand Pazos, Thibault Perrenoud), la parole de Grossman circule entre narration, incarnation et distanciation. Le choix du montage confère au spectacle une dimension presque chorale, où chaque voix contribue à une méditation collective sur le destin humain. Le plateau, volontairement dépouillé, devient une sorte d’espace mental.
Sur scène, une longue table de travail rectangulaire s’impose comme l’élément fort du spectacle. Un canapé, déplacé à vue, vient compléter le décor. Au loin, des portants à vêtements attendent que les comédiens s’en saisissent pour incarner divers personnages. Les lumières (Nicolas Faucheux, Chloé Roger) et le travail musical et sonore (Stéphanie Gibert), animent les différents tableaux. Kazan, Stalingrad, Moscou, les camps de concentration nazis, ou soviétiques, prennent vie avec évidence. Notamment, grâce à la vivacité de la mise en scène, et l’énergie des corps et des voix. L’adresse public est revendiquée et invite, sans didactisme, le spectateur à devenir témoin du récit et de l’Histoire sanglante du XXe siècle en marche.
Du fond de l’horreur surgit pourtant une affirmation irréductible : la liberté demeure l’essence de la vie. Vassili Grossman, et avec lui Brigitte Jaques-Wajeman, rappellent que chaque existence contient un univers unique, irremplaçable. La mort n’est pas seulement l’anéantissement d’un corps, mais l’extinction d’une liberté singulière, l’effondrement d’un monde.
En résonance avec les dérives autoritaires contemporaines, Vie et destin, mis en scène par Brigitte Jaques-Wajeman s’impose comme une œuvre de vigilance. En mettant en regard les totalitarismes du XXᵉ siècle et les menaces d’aujourd’hui, la création souligne que la peur, le mensonge et la soumission sont des armes toujours à l’œuvre, et qu’il serait dangereux de les croire révolues.
L’avis de M La Scène : MMMMM
VIE ET DESTIN
LIBERTÉ ET SOUMISSION
Théâtre de la Ville – Les Abbesses
