Critique Veiller sur le sommeil des villes

de Louis Albertosi

Veiller sur le sommeiol des villes © Géraldine Aresteanu
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Au Théâtre des Amandiers, Veiller sur le sommeil des villes frappe par sa fantaisie audacieuse. Louis Albertosi fait de l’absence un moteur poétique d’une belle intensité. Une jolie découverte au coeur de l’Envolée.

Veiller sur le sommeil des villes : Que ce séjour fut agréable !

Présenté dans le cadre de L’Envolée, ce laboratoire de la jeune création porté par le Théâtre des Amandiers, Veiller sur le sommeil des villes s’inscrit pleinement dans une dynamique d’expérimentation et d’invention. Écrit et mis en scène par Louis Albertosi, le spectacle puise dans une expérience personnelle, une traversée du Nord-Pas-de-Calais en 2020, en pleine pandémie. Lille, Berck, Vimy, Arras, autant de villes qui dressent les contours de ce récit initiatique à rebours des attentes. Le protagoniste se rêve d’abord en ange secourable, à la manière de Damiel dans Les Ailes du désir, le film de Wim Wenders. Mais, confronté à un monde déserté, le regard se déplace. L’absence et la quête du lien deviennent la matière première du voyage.

Ce renversement, loin de n’être qu’un motif dramaturgique, irrigue toute l’écriture de Louis Albertosi. Le voyage se fait introspection. La quête de l’autre glisse vers une confrontation avec soi-même. Dans cet univers suspendu, marqué par le silence du « co-vide », les villes apparaissent comme endormies, presque irréelles. Le spectacle capte alors, avec délicatesse, ces instants anodins, (une statue dans une ogive de pierre, un ciel au-dessus d’un angle d’immeuble, un paysage traversé), pour les transformer en éclats poétiques. Loin de toute emphase, c’est dans l’infime, sa découverte et sa contemplation, que se loge ici la beauté.

Une fabrique scénique inventive et sensible

Sur le plateau, Louis Albertosi déploie une forme libre, foisonnante, où les langages se mêlent avec une remarquable fluidité. Théâtre d’objets, projections, séquences radiophoniques, gestuelle du mime ou de la danse, et métamorphoses du jeu composent un univers mouvant et onirique. Les rues, pavillons, bâtiments, voitures, objets, entrent sur le plateau sous forme d’images collées sur des cartons. Aucune échelle n’est respectée. Les structures plates illustrent, au hasard de ce qui est dit, des instants du récit.

Les frontières entre le réel et l’imaginaire se brouillent. A l’instar d’un rêve. le protagoniste semble malmené et perdu. Même l’émission sur France Culture à laquelle il est convié, dérape. Aux côtés de Louis Albertosi, Mathilde Auneveux s’impose comme une véritable comparse, multipliant les incarnations avec une vivacité joyeuse. Leur capacité à moduler voix, corps et énergie contribue à donner au spectacle un rythme en perpétuelle recomposition.

La musique occupe une place centrale dans cette architecture sensible. La pianiste Anna Krempp, présente sur le plateau, tisse une trame sonore délicate, tantôt mélancolique, tantôt espiègle, qui accompagne et prolonge les états du récit. À ce dialogue instrumental s’ajoute le chant. Louis Albertosi interprète ainsi près du piano, « Que ce séjour est agréable », ariette badine extraite de Platée (Acte I, scène 3) de Jean-Philippe Rameau. Ce moment suspendu, et inattendu participe à la poésie baroque de l’ensemble. Parallèlement, un univers sonore (Mathieu Ducarre) interagit avec le jeu des acteurs créant souvent le rire. Comme en témoignent les premiers instants du spectacle, où le protagoniste sursaute à la manière de Charlie Chaplin sous l’effet d’un « coup » . Farce sonore qui semble le surprendre et souligner sa peur. .

Une poésie du lien et de la persistance

Au cœur du spectacle se déploie une réflexion sensible sur la nécessité d’une attention à l’autre. Dans ces villes désertées, la rencontre devient incertaine, presque fantasmée, et c’est précisément cette absence qui nourrit le désir de lien. Louis Albertosi construit ainsi un parcours initiatique où l’écriture elle-même devient un geste vital. Ecrire devient le moyen de combler le vide, de résister à la solitude, de maintenir une forme de présence au monde. La parole, abondante, parfois débordante, s’impose à la fois comme un refuge et un élan.

Mais loin de céder à la gravité, Veiller sur le sommeil des villes cultive une légèreté salutaire. L’humour affleure sans cesse, dans les situations comme dans le jeu, instaurant un équilibre subtil entre mélancolie et fantaisie. L’ange déchu continue d’avancer, de regarder, d’inventer. Porté par le duo complice formé avec Mathilde Auneveux, par la présence musicale d’Anna Krempp et les belles créations lumières de Marine Flores, le spectacle affirme avec douceur que, même dans le silence et l’absence, subsiste une irréductible puissance. Celle de l’art, capable de réenchanter le réel et de rouvrir, envers et contre tout, un chemin vers l’autre et vers soi.

Œuvre singulière, facétieuse et inventive, Veiller sur le sommeil des villes, de Louis Albertosi, déploie une poésie du presque rien, subtilement traversée d’une dérision joyeuse qui en déjoue toute gravité. Une proposition pleine de charme.

Les M de M La Scène : MMMMM


Veiller sur le sommeil des villes

Théâtre Nanterre Amandiers

dans le cadre de L’Envolée

18-28 mars