Deuxième volet du travail de Samira Elagoz, présenté aux Ateliers Berthier, Seek Bromance met en jeu la propre transition de l’artiste et interroge les contours encore instables d’une masculinité trans en train de se faire. Mais cette exposition radicale de soi, entre geste artistique et quête identitaire, finit par révéler les limites d’un regard qui, à force de se fixer sur lui-même, peine à ouvrir sur le monde et à intéresser.
Seek Bromance : « La chair est triste, hélas ! »
Tourné en pleine pandémie, Seek Bromance s’inscrit dans une esthétique du réel qui prétend à la transparence mais installe, de fait, un dispositif de surveillance intime. La caméra, tenue par Samira Elagoz elle-même, ne cesse de scruter le moindre geste, la moindre inflexion de la relation naissante avec Cade Moga, engagé dans une transition. Jusqu’à placer le spectateur dans une position par trop inconfortable de voyeur. Ce regard, jamais détourné, jamais redistribué, enferme la scène dans un huis clos souvent narcissique où l’altérité est absente.
Alors même que le monde, au-dehors, vacille et que la pandémie fauche des existences, rien ne vient élargir le champ. Aucune échappée, aucune tentative de capter l’extérieur, sinon comme toile de fond abstraite. Un parking déserté face à un casino à Las Vegas, un terrain sableux ponctué de colonnes colorées, la grille d’une centrale électrique, l’armoire réfrigérée d’un grand magasin, autant d’images qui ne sont que des décors furtifs. Le réel collectif est relégué hors champ, au profit d’un repli obstiné sur le couple et son auto-observation.
Cette fixité du regard s’accompagne d’une proposition scénique qui semble reprendre, sans véritable déplacement, les principes déjà à l’œuvre dans Cock, Cock, Who’s There?. Même frontalité, même économie de variation, l’ensemble, ici, tourne à la stagnation. Le plateau devient l’espace d’une répétition plus que d’une progression. Sur la scène nue, dos au vaste écran, Samira Elagoz se tient dans un fauteuil, un petit ordinateur face à elle, pour lancer, croit-on, les séquences. Les situations semblent se rejouer inlassablement. Ce choix esthétique, loin de produire une intensification dramatique, engendre une forme de lassitude. L’impression d’assister à une matière brute étirée artificiellement et figée dans son propre dispositif.
Une dramaturgie de la répétition
Le spectacle revendique une exploration sincère de la transition et de la masculinité trans, mais cette quête se heurte à une dramaturgie engluée dans la monotonie. Les échanges s’enlisent trop souvent dans des dialogues répétitifs dont la longueur paraît rarement justifiée. Ce qui pourrait relever d’une tentative de capter le temps réel, ses flottements, ses silences, ses hésitations, se transforme peu à peu en un processus mécanique, presque laborieux. La parole tourne en boucle sans produire de véritable déplacement. La répétition, au lieu d’approfondir, finit par aplatir les enjeux, réduisant la complexité annoncée à une série de motifs ressassés. Les chambres. Face à la glace. Les poses dans le désert. Dans la voiture. Six heures de voyage pour aller de L.A à Las Vegas. On filme, on parle. On meuble parce qu’il faut produire quelque chose.
Reste pourtant, au cœur de cette saturation, un sentiment persistant de détresse et de désespoir. La transition vécue par les deux protagonistes, inscrite dans le contexte d’enfermement du confinement, apparaît comme une expérience à la fois urgente et empêchée. Intime et irréductiblement exposée. Cette tension, sans cesse rejouée, finit par constituer la véritable matière du spectacle. Non pas tant l’histoire d’une transformation que celle d’un enfermement. Dans un espace, dans une relation, dans un regard, dans l’oeil de la caméra.
L’image. Et après ?
Mais faute de rupture, faute d’ouverture vers un ailleurs, qu’il soit social, politique ou simplement humain, cette détresse demeure circonscrite à elle-même. Prisonnière d’un dispositif qui, à force de se contempler, en vient à s’épuiser. Quand les visages de Samira Elagoz et Cade Moga, s’affichent pour une ultime fois, séparés par le cadre de leurs écrans respectifs, aucun sentiment de joie ou d’accomplissement ne vient éclairer ce qu’ils ont accompli. Les corps ont été cabrés, exhibés, mais le cheminement vers cette masculinité trans ne semble n’avoir ouvert sur aucun épanouissement. Le premier hémistiche du poème de Stéphane Mallarmé, Brise marine revient en mémoire : La Chair est triste, hélas ! Peut-être fallait-il chercher ailleurs le mal-être ?
Le spectacle s’ouvre sur un corps de femme nu, penché en avant, à genoux. Le regard de l’artiste oscille entre l’appareil qui la filme et l’aiguille qu’elle plante dans sa fesse pour s’y injecter la testostérone. Son image, par un jeu de miroirs, se reproduit dans une spirale déformée. Cette mise en abime inaugurale pouvait laisser espérer une proposition originale. Seek Bromance se clôt comme Cock, Cock. Who’s there? sur des selfies de Samira Elagoz. Pris au fil des mois, ils témoignent de sa transition et de ce qui se présente comme un acte artistique. Une réalité, certes, puisque un film se donne à voir. Mais on aurait aimé l’ensemble plus inventif.
À force de se regarder, Seek Bromance de Samira Elagoz finit par se refermer sur son propre dispositif, laissant son ambition se dissoudre dans la répétition. Reste une expérience troublante, mais inaboutie, où l’exploration de la masculinité trans s’enferme dans un miroir sans véritable échappée.
Les M de M La Scène : MMMMM
Seek Bromance
Odéon – Théâtre de l’Europe. Berthiers 17e
Performance vidéo de Samira Elagoz
Avec Samira Elagoz, Cade Moga
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