Au Théâtre Nanterre-Amandiers, récemment rénové, Christophe Rauck réunit Presque égal à et J’appelle mes frères de Jonas Hassen Khemiri dans un diptyque incisif sur l’exclusion, l’argent, l’identité et la peur de l’autre. Une création exigeante, portée par une mise en scène précise et une troupe engagée.
Presque égal, presque frère : Ce qui nous sépare
Monter les marches qui conduisent au Théâtre Amandiers Nanterre, récemment rénové, est déjà un plaisir. Le lieu porte à jamais la mémoire des pièces montées par Patrice Chéreau. Marivaux, Koltès, le souvenir du choc ressenti pour l’étudiante que j’étais est encore vivace.
Pour sa nouvelle création, Christophe Rauck réunit deux pièces de Jonas Hassen Khemiri, figure majeure de la dramaturgie européenne contemporaine. Le diptyque Presque égal, presque frère, s’impose déjà par son titre à la rythmique ternaire. La création met en regard les deux facettes d’un monde sans égalité, ni fraternité. Le capitalisme vorace avale les rêves et les individus. La violence et la peur de l’autre bouleverse les psychismes. Néanmoins, fidèle à une ligne artistique qui refuse les certitudes assénées, Christophe Rauck préfère ouvrir un espace de trouble, de dialogue et de pensée, dont témoigne le dispositif choisi.
Bi-frontal, celui-ci engage le regard et la position morale du public, constamment renvoyé à lui-même et aux autres. Les gradins se font face. Quatre escaliers permettent aux comédiens de se rendre au plus près du public. La mise en scène d’une grande dextérité orchestre les circulations, les adresses et les rythmes avec vivacité. L’exigence formelle est portée par une distribution exemplaire. Virginie Colemyn, Servane Ducorps, David Houri, Mounir Margoum, Julie Pilod, Bilal Slimani donnent, notamment, chair à des figures inquiètes et inquiétantes.
Deux pièces en dialogue, un impact inégal
Presque égal commence dans la nuit noire, sous un ciel mouvant constellé d’étoiles. La myriade lumineuse déborde sur les murs. Accroché au plafond par un filin, un gigantesque globe terrestre nargue ceux qui se meuvent à ses pieds. Quatre personnages, au destin entremêlés, vont se débattre pour survivre. L’argent conditionne tout. La rentabilité et la productivité sont érigées en nouvelles idoles. La machine libérale y apparaît comme une force d’exclusion et de déshumanisation, transformant les individus en marchandises. Le rire traverse cependant cette comédie grinçante que la mise en scène de Christophe Rauck restitue avec une grande justesse.
La force de cette première partie tient à l’équilibre subtil entre le propos politique et la vitalité théâtrale. Les comédiens incarnent avec énergie et finesse des trajectoires empêchées, des désirs avortés, des résistances fragiles. Le spectacle interroge frontalement la possibilité de rester digne dans un monde régi par les lois du marché, sans jamais céder à la démonstration idéologique. La langue de Jonas Hassen Khemini, performative et ludique, fait pleinement théâtre.

Les failles de l’identité
Presque frère, en revanche, bien que porté par une interprétation irréprochable et une mise en scène toujours maîtrisée, laisse une impression plus contrastée. Le dispositif épouse la paranoïa du personnage principal errant dans une ville traumatisée par un attentat. Les caméras traquent le protagoniste principal. Sur les murs, les images se fractionnent, comme les morceaux d’une vérité impossible à reconstituer. Une voiture blanche occupe le plateau, condamnée une fois qu’elle a avancé, à reculer.
Si le thème de la peur de l’autre et de l’assignation identitaire demeure brûlant d’actualité, la dramaturgie, plus répétitive, tend parfois à s’enfermer dans son propre dispositif. La puissance du jeu, notamment de Mounir Margoum et la précision formelle ne suffisent pas toujours à renouveler l’attention, et le propos semble moins incisif que dans Presque égal.
Le titre original de la pièce de Jonas Hassen Khemiri interroge. J’appelle mes frères : est-ce chercher et convoquer ceux qui nous ressemblent ? Amor, le héros, au prénom transparent – amour et mort s’y confondent – harcèle la femme qu’il croit aimer, et se pense persécuté. Il cherche son visage dans ceux qui s’apparentent au sien. Sans voir qu’ainsi son chemin s’obscurcit. Il ne suffit pas d’appeler ses frères, pour apaiser ses craintes, et avancer. En cela, le titre choisi par Christophe Rauck fait mouche. Le « presque » est peut-être à lire comme une impossibilité à atteindre. Tant qu’un trop semblable demeure un refuge et que l’autre est une menace, pas de fraternité possible.
Au Théâtre Nanterre-Amandiers, Christophe Rauck construit avec Presque égal, Presque frère un diptyque où des forces brutales et poétiques tendent un miroir tranchant sur notre société.
Les M de M La Scène : MMMMM
Presque égal, presque frère
28 janvier / 21 février
Mise en scène
Christophe Rauck
Textes Jonas Hassen Khemiri
Traduit du suédois par
Marianne Ségol
Distribution
Avec
Virginie Colemyn, Servane Ducorps, David Houri, Mounir Margoum, Julie Pilod, Lahcen Razzougui, Bilal Slimani, Aymen Yagoubi et Wassim Jraidi (en alternance)
Scénographie
Simon Restino
Dramaturgie et collaboration artistique
Marianne Ségol
Assistant à la mise en scène
Achille Morin
Costumes
Coralie Sanvoisin
Maquillages et coiffures
Cécile Kretschmar
Lumière
Olivier Oudiou
Musique
Sylvain Jacques
Vidéo
Arnaud Pottier