Critique Molière et ses masques

Mise en scène Simon Falguières

© Pauline Le Goff
45

Molière et ses masques, la dernière création de Simon Falguières, s’empare de la figure du dramaturge pour en retracer le parcours. Conçu autour d’un tréteau mobile, le spectacle revendique l’héritage d’un théâtre itinérant et populaire. Il se pose pour la première fois dans une salle, celle des Plateaux sauvages. Une joyeuse célébration du plaisir de jouer.

Molière et ses masques : Du tréteau au plateau

Molière et ses masques, la dernière création de Simon Falguières, est d’abord partie sur les routes. Choisir de retracer la vie de  Molière sur un tréteau blanc, mobile, n’est pas anodin. Hommage au théâtre itinérant du célèbre directeur de troupe. Acte de foi pour un théâtre populaire. Néanmoins, pour la première fois, le spectacle se pose à l’intérieur d’une salle. Celle des Plateaux sauvages. Un nom de théâtre qui apparaît comme un gage : quelque chose d’indompté qui se poursuivrait.

Né dans le Moulin de l’Hydre, à Saint Pierre d’Entremont dans le département de l’Orne, lieu de vie autant que de création, Le Projet Molière est indissociable de l’aventure collective qui l’a vu naître. Cette ruralité assumée, loin des centres urbains, irrigue encore le spectacle d’un souffle artisanal et combatif. La troupe raconte Molière et en épouse la condition première, celle d’un théâtre itinérant, précaire, forgé dans l’élan et la nécessité. Le spectacle devient ainsi le prolongement vivant d’une utopie de troupe, où l’art se construit à plusieurs, dans la durée et l’engagement.

Audace et facétie

Molière et ses masques se joue sur un tréteau de bois recouvert d’une cotonnade claire. Deux petits rideaux carrés et blancs surmontent la scène. Ils s’ouvrent et coulissent au gré des entrées ou sorties. La sobriété de l’ensemble permet néanmoins toutes les audaces. Le dispositif, pensé pour la route, affirme un théâtre de l’instant, où l’énergie du jeu supplée à toute sophistication technique.

En une heure quinze, Simon Falguières relève un pari audacieux : traverser la vie et l’œuvre de Molière, de L’Étourdi au Malade imaginaire, sans céder à l’illustration scolaire. La narration avance au pas de course, assumant ses ellipses et ses faux ratés, intégrés avec malice à la dramaturgie. Cette vitesse effrénée produit une impression de troupe en mouvement permanent. Les interprètes, virevoltants, passent d’un rôle à l’autre avec une virtuosité réjouissante, donnant chair à une époque ; tout en la fissurant d’anachronismes assumés.

Des clins d’œil facétieux s’organisent en direction du public. Ainsi, une réplique célèbre d’un film d’Alain Chabat, est-elle mise en scène. Les « trois mois » accordés pour bâtir un théâtre sont repris à l’envi comme dans Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre. La référence est poussée volontairement à l’extrême lorsque surgit un acteur déguisé en Panoramix. De même, certaines répliques ou gestes maladroits évoquent-ils Shakespeare et son éloge du théâtre artisanal. Les comédiens amateurs du Songe d’une nuit d’été ne sont pas loin. « Je joue « Nicomède »  résonne évidemment comme un écho au « Je représente le mur » du dramaturge anglais. Hommage encore une fois au pouvoir du théâtre et à ses artifices.

Les masques et leur pouvoir

Six comédien·nes-musicien·nes, à l’énergie débordante, se partagent la scène, brouillant les identités. Anne Duverneuil incarne seule, un Molière excessif, anxieux, vulnérable, parfois imbu de son art. Autour d’elle, Antonin Chalon, Louis de Villiers, Charly Fournier, Victoire Goupil et Manon Rey endossent tous les habits, et les rôles. Ceux des personnages farcesques comme les figures tutélaires de l’Histoire. Le Prince de Conti, Richelieu, ou Louis XIV, accompagnent le parcours du dramaturge. Mais, souvent, Mascarille, interprété.e par la pétillante et talentueuse Victoire Goupil mène la danse.

Les « masques »  apparaissent comme des présences protectrices de Molière. Autonomes, les personnages n’hésitent pas à prendre des libertés. Omniprésents, ils rappellent autant la commedia dell’arte que la dimension profondément politique du travestissement. Un tissu blanc emprisonne le haut de leurs visages, laissant libre la bouche. Parfois, une ou deux excroissances saugrenues retombent sur les yeux, provoquant le rire. Les costumes (Lucile Charvet), volontairement loufoques, optent pour les couleurs franches. Le blanc et le noir dominent. Le rouge ou le satiné viennent parfois les rehausser.

Sous la farce historique affleure sans cesse notre présent. Les rapports de la troupe au pouvoir, la censure religieuse, la domination des dogmes et des modes résonnent avec acuité. Le prologue, porté par un Charly Fournier délicieusement bouffon, l’énonce sans détour : « Tout bouge et rien ne bouge » . En faisant dialoguer les siècles, Simon Falguières compose une fable sur l’art face à l’obscurantisme, sur la vocation théâtrale comme résistance joyeuse.

Molière et ses masques de Simon Falguières est un spectacle généreux, fougueux, porté par des comédiens facétieux et énergiques. Une ode vibrante à la joie de jouer au sein d’une troupe théâtrale.

Les M de M La Scène : MMMMM


Molière et ses masques

Les Plateaux sauvages

16 | 24 jan

Texte, mise en scène et scénographie Simon Falguières

Avec Antonin Chalon, Louis de Villers, Anne Duverneuil, Charly Fournier, Victoire Goupil et Manon Rey

Construction des tréteaux Le Moulin de L’Hydre – Alice Delarue et Léandre Gans
Création musicale Simon Falguières, Manon Rey, Antonin Chalon et Charly Fournier
Costumes Lucile Charvet
Création lumière Léandre Gans

Compagnie Le K


Découvrez une autre critique récente de M La Scène :

Critique Le Procès d’une vie mise en scène Barbara Lamballais

Article à paraître : VIE ET DESTIN, Liberté et soumission , mise en scène Brigitte Jaques-Wajeman, au Théâtre de la Ville  les Abbesses