Au Théâtre des Amandiers, sous les éclats d’un vaudeville soviétique Jean Bellorini en reprenant Le Suicidé de Nicolaï Erdman, fait surgir une brûlante déclaration d’amour à la vie, au théâtre et à la liberté.
Le Suicidé, vaudeville soviétique : Rire pour conjurer la peur
Écrite en 1928 par Nicolaï Erdman et interdite avant même sa création par le pouvoir stalinien, Le Suicidé, interroge encore toute forme de totalitarisme. Sous les dehors d’un vaudeville effréné, la pièce orchestre la trajectoire absurde de Sémione Sémionovitch, chômeur désabusé qui, à la suite d’une querelle domestique, annonce son intention de se suicider. La rumeur enfle, attise les convoitises, stimule les opportunistes. Bientôt une cohorte de figures sociales, intellectuel, commerçant, prêtre, artiste, voire femmes en quête d’amour, se pressent autour de lui pour récupérer son geste à des fins idéologiques. Chacun tente de s’approprier sa mort pour qu’elle serve son intérêt.
Tout d’abord grisé par l’importance soudaine qu’on lui accorde, Sémione Sémionovitch découvre, à mesure que l’échéance approche, une vérité paradoxale. N’ayant plus rien à perdre, il est enfin libre. Il peut ainsi, sous les yeux éberlués des autres protagonistes, appeler le Kremlin, sans ressentir une quelconque terreur, et se plaindre. La perspective de la mort révèle, de surcroît, en lui une intensité de vie insoupçonnée. Là réside le génie de Nicolaï Erdman : faire d’un projet de suicide une célébration inquiète de l’existence. Sous la farce politique se dessine en creux une interrogation vertigineuse sur le sens de la vie, sur la place de l’individu dans la masse, sur la possibilité d’une parole sincère dans un monde saturé de rhétorique convenue et dogmatique.
Le haut et le bas
La mise en scène de Jean Bellorini embrasse pleinement cette ambivalence. En sous-titrant le spectacle « vaudeville soviétique », le metteur en scène assume la collision du grotesque et du tragique. Le rythme syncopé du texte est rendu par une mécanique scénique au cordeau. Les entrées, les sorties fulgurantes, les portes qui claquent, les ruptures de ton, les emballements collectifs s’orchestrent avec une précision chorégraphique. L’intrigue progresse comme une course-poursuite hallucinée vers une mort annoncée et fêtée. Tandis que, parallèlement, le futur suicidé ( magnifiquement interprété par François Deblock) gagne en tendresse, en clairvoyance et en subversion.
La scénographie, conçue par Jean Bellorini et Véronique Chazal, travaille ostensiblement la verticalité. Le haut et le bas s’y côtoient. Soumission et emprise également. L’usage de la vidéo, au plus près des visages, déforme et écrase ce qui est sur le plateau. Une longue passerelle, semblable à une coursive surplombe la scène. A petits pas rythmés, les personnages l’arpentent. On y court, on s’y poursuit. Le spectacle s’ouvre sur un petit lit que partage le couple Podsékalnikov. Les barreaux métalliques dressés annoncent ceux du cercueil où sera déposé le corps faussement suicidé de Sémione Sémionovitch.
Le dépouillement suggère celui d’un appartement soviétique. Sur la coursive, un frigidaire encastré en hauteur dans le mur et un lavabo apparaissent, tels ceux qui pourraient servir dans un habitat communautaire. Mais, au gré des manipulations, l’abstraction ne cesse d’être convoquée. D’étroits rectangles lumineux, des pans de murs descendent des cintres, rompant avec toute velléité de réalisme. Le plateau devient clairement une machine à jouer. La verticalité comme l’éclairage diffus entretiennent la menace qui pèse sur les personnages. A la fin, prisonnières de carrés lumineux qui rétrécissent, Maria (Clara Mayer) et sa mère (irrésistible Jacques Hadjaje) semblent ainsi totalement vulnérables.
Une troupe à l’unisson
La force du spectacle tient enfin à l’engagement de la troupe. Les interprètes, comédiens, chanteurs, musiciens, composent une galerie de silhouettes acérées, à la frontière de la caricature. Chacun esquisse un type social reconnaissable. Qui du défenseur de l’intelligentsia ( excellent Damien Zanoly), qui de l’artiste, qui du vendeur de viande… Mais sous les masques qui prêtent à sourire la peur de chacun se perçoit. Le travail d’équilibriste, entre outrance et vérité, confère aux scènes collectives une force redoutable. Le rire naît d’un excès qui, engendre un malaise. La scène du « banquet pré-mortem » , ponctuée de chants russes et du martèlement des verres sur la table, en est l’image la plus frappante. Drôle et cynique à souhait.
La musique, jouée sur le plateau, intervient comme un personnage à part entière. Percussions, accordéon, cuivres, oeuvres de Schubert et de Bach, accompagnent l’avancée du récit. Comme une véritable partition de l’âme, elle épouse les obsessions des protagonistes, souligne leurs emballements, suspend le temps à l’instant critique. Les ritournelles entraînantes fédèrent salle et plateau dans une fraternité provisoire, fragile rempart contre la noirceur du propos.
L’insertion d’une parole contemporaine, celle du rappeur russe Ivan Petunin, (connu sous le nom de Walkie) ouvre une brèche dans la fiction. Dans une vidéo postée sur Telegram, en septembre 2022, le jeune artiste de vingt-sept annonçait son intention de se suicider refusant d’obéir à la mobilisation ordonnée par Poutine. Quelques jours plus tard, il se jetait du haut de son immeuble. Son message est projeté sur scène. Spectateurs et acteurs le regardent. Le passé stalinien dialogue avec les ombres terrifiantes du présent.
De la farce grinçante à la tragédie politique, Jean Bellorini fait vibrer toute l’ampleur du texte de Nicolaï Erdman. Le Suicidé , vaudeville soviétique s’apparente à un éclat de rire au bord du gouffre, un hymne facétieux à la vitalité quand tout pousse à renoncer.
Les M de M La Scène : MMMMM
Le Suicidé, vaudeville soviétique
Théâtre des Amandiers Nanterre
Mise en scène Jean Bellorini
D’après Le Suicidé de Nicolaï Erdman publié aux éditions Les Solitaires Intempestifs, traduit par André Markowicz.
Avec François Deblock, Mathieu Delmonté, Clément Durand, Anke Engelsmann, Gérôme Ferchaud, Julien Gaspar-Oliveri, Damoh Ikheteah, Jacques Hadjaje, Clara Mayer, Liza Alegria Ndikita, Marc Plas, Antoine Raffalli, Matthieu Tune, Damien Zanoly, Et avec la participation de Tatiana Frolova
Musiciens Anthony Caillet (cuivres), Marion Chiron (accordéon), Benoît Prisset (percussions)
Collaboration artistique Mélodie-Amy Wallet
Scénographie Véronique Chazal et Jean Bellorini
Lumière Jean Bellorini
Assisté de Mathilde Foltier-Gueydan
Son Sébastien Trouvé
Costumes Macha Makeïeff
Assistée de Laura Garnier
Coiffure et maquillage Cécile Kretschmar
Vidéo Marie Anglade
Décor et costumes Ateliers du TNP
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Critique Le Cercle de craie caucasien, mise en scène Emmanuel Demarcy-Mota