Un enfant au milieu d’un cercle tracé à la craie. Deux femmes. Et cette question qui ne vieillit pas : qui est vraiment la mère ? En remontant Le Cercle de craie caucasien, Emanuel Demarcy-Mota et la Troupe du Théâtre de la ville offrent un conte magnifique et passionnant où l’hésitation d’une femme suffit à déplacer l’idée même de justice.
Le Cercle de craie caucasien : une fable ancienne pour une conscience moderne
Il est des œuvres qui traversent les époques avec une force intacte, parce qu’elles touchent à ce qu’il y a de plus fondamental dans l’expérience humaine. Le Cercle de craie caucasien, (Der kaukasische Kreidekreis), écrit par Bertolt Brecht en 1945, appartient à cette catégorie. Inspirée d’un ancien récit chinois, la pièce met en scène une parabole simple et implacable : à qui revient un enfant, à celle qui l’a mis au monde ou à celle qui l’a protégé, nourri, aimé ? À travers cette question apparemment intime, Brecht interroge les fondements mêmes de la justice, de la responsabilité et de la solidarité humaine.
Dramaturge majeur du XXᵉ siècle, Brecht n’a cessé de refuser les œuvres closes et les réponses toutes faites. Il parlait de ses pièces comme d’« essais », au sens expérimental du terme : des tentatives pour rendre visible ce que l’habitude, l’idéologie ou la peur rendent opaque. Dans Le Cercle de craie caucasien, il déploie une forme épique qui place le spectateur en position d’observateur actif, invité non à s’identifier mais à juger, à comparer, à penser. La fable se situe dans un Caucase ravagé par la guerre, mais son véritable territoire est moral et politique. Il s’agit d’un monde qui s’effondre et dans lequel subsiste pourtant la possibilité d’un geste juste.
Au cœur de cette fresque, Groucha, simple fille de cuisine, accomplit un acte d’une radicale simplicité : elle protège un enfant abandonné. Ce geste devient le centre de gravité de la pièce. Brecht y affirme une conviction profonde : la justice ne se fonde pas sur la possession ou le sang, mais sur le soin, la responsabilité, la bonté et le renoncement. Une intuition universelle, héritière du Jugement de Salomon, qui traverse les siècles parce qu’elle oppose la tendresse à la force, l’éthique au calcul, l’humanité à la loi.
© Jean-Louis Fernandez
Énergie scénique et incarnation collective
En montant Le Cercle de craie caucasien au Théâtre de la Ville, Emmanuel Demarcy-Mota s’inscrit pleinement dans cette filiation brechtienne, tout en la réinventant avec une liberté profondément contemporaine. La mise en scène se distingue par sa vivacité constante, son sens aigu du rythme et une ironie joyeuse qui n’édulcore jamais la gravité du propos. Le plateau n’a de cesse d’être un espace de circulation. Les corps, les idées, les affects se meuvent au fil des tableaux dans une chorégraphie parfaitement orchestrée.
La Troupe du Théâtre de la Ville donne au spectacle sa force chorale. Les acteurs forment une vraie communauté de jeu, capable de passer du burlesque au tragique, de la satire politique à l’émotion la plus nue. Les moments chantés, les tableaux collectifs sont portés par une précision rythmique et une générosité qui rappellent que Brecht écrivait pour des troupes, pour des ensembles, et non pour des individualités.
Au cœur de cette constellation brillante, Groucha interprétée par Élodie Bouchez s’impose avec une évidence bouleversante. La comédienne incarne pleinement cette « hésitation raisonnable » chère à Brecht. Son jeu, tout en retenue et en sensibilité, fait sentir le poids des décisions minuscules qui engagent une vie entière. Ni héroïne ni martyre, Groucha avance avec une détermination fragile, traversée de peur et de douceur mêlées. Cette interprétation donne au personnage une densité profondément humaine et confère à la fable une résonance immédiate avec notre présent marqué par les exils, les fractures et les abandons.
Un conte onirique et moderne
À cette intensité dramatique répond une dimension esthétique d’une grande poésie. Les lumières (Thomas Falinower, Emmanuel Demarcy-Mota assistés d’Erwan Emeury ) jouent un rôle fondamental dans la dramaturgie du spectacle. Par un travail subtil de pénombre et de surgissements lumineux, elles confèrent à l’ensemble un aspect irréel, parfois flottant. Les corps sont parfois tronqués, semblables à des personnages d’un jeu de quilles ou prisonniers de cercles lumineux. Le plateau s’apparente souvent à un espace mental. Ainsi, les montagnes du Caucase semblent-elles surgir d’un imaginaire qui nous serait commun.
La musique et le chant accentuent l’onirisme qui traverse la pièce. La guitare sur scène, les voix qui se répondent dans plusieurs langues, inscrivent le spectacle dans une tradition populaire et nomade. Mais cette polyphonie fait aussi résonner la marche et la fuite de Groucha, traquée, à la merci de la lubricité des soldats, avec celle de toutes les victimes déplacées des pays en guerre.
La verticalité, sans cesse sollicitée, pics rocheux, pont suspendu, greniers, structures à étages, estrades, revendique la théâtralité et confère à l’ensemble une dimension épique. Elle instille également une réflexion en creux sur la hiérarchie qui soutient les sociétés et les renversements qui peuvent s’y opérer. Ainsi, Emmanuel Demarcy-Mota et la troupe du Théâtre de la Ville proposent un conte théâtral touchant et profondément moderne où la beauté visuelle dialogue avec la rigueur politique.
La mise en scène lumineuse d’Emmanuel Demarcy-Mota, servie par l’engagement de la Troupe du Théâtre de la ville et la grâce d’Élodie Bouchez confère à la pièce de Brecht, Le Cercle de craie caucasien, une modernité et un charme saisissants.
Les M de M La Scène : MMMMM
Le Cercle de craie caucasien
Texte Bertolt Brecht
Traduction en français Georges Proser
Mise en scène Emmanuel Demarcy-Mota
Distribution
Collaboration artistique et assistanat à la mise en scène Julie Peigné.
>Scénographie Natacha le Guen de Kerneizon, assistée de Celine Diez.
>Costumes Fanny Brouste assistée de Lucile Charvet.
>Lumières Thomas Falinower, Emmanuel Demarcy-Mota assistés d’Erwan Emeury.
>Musique Arman Méliès.
>Son Flavien Gaudon, Victor Koeppel.
Vidéo Renaud Rubiano, assisté de Yann Philippe.
2e assistante mise en scène Judith Gottesman.
Coaching acteurs Jean-Pierre Garnier.
Objets de scène Erik Jourdil assisté de Marie Grenier.
Maquillage et coiffures Catherine Nicolas assistée de Sophie Douchez.
Masques Brunot Jouvet assisté de Fanny Grappe.
Régisseur principal de scène Romain Cliquot.
Dramaturgie et documentation François Regnault, Bernardo Haumont.
Avec la Troupe du Théâtre de la Ville Élodie Bouchez. Marie-France Alvarez. Ilona Astoul. Céline Carrère. Jauris Casanova. Valérie Dashwood. Philippe Demarle. Edouard Eftimakis. Sandra Faure. Gaëlle Guillou. Sarah Karbasnikoff. Stéphane Krähenbühl. Gérald Maillet. Ludovic Parfait Goma. Jackee Toto.




