La Puce à l’oreille, version Lilo Baur, revient au Théâtre des Amandiers de Nanterre et déclenche un tourbillon comique aussi précis qu’explosif. Un Feydeau survitaminé, entre mécanique de haute voltige et folie burlesque, mené tambour battant par la Troupe de la Comédie-française.
La Puce à l’oreille de la panthère rose
La reprise de La Puce à l’oreille, dans la mise en scène de Lilo Baur, confirme, s’il en était besoin, la redoutable précision de l’horlogerie comique conçue par Georges Feydeau. Rappelons l’argument. À partir d’un soupçon conjugal, Raymonde Chandebise se persuade de l’infidélité de son mari, notamment après la réception d’un colis qu’elle juge compromettant. Avec son amie, Lucienne Homénidès de Histingua, celle-ci imagine un stratagème pour démasquer l’infidèle. Une lettre parfumée doit le conduire à l’hôtel du Minet-Galant. Réputé pour sa discrétion, l’établissement abrite de nombreuses liaisons adultérines.
S’en suit une succession de quiproquos qui nourrissent le comique de situation. Les personnages se trouvent pris au piège de ce qu’ils ont cru maîtriser ou éviter. Ils se débattent alors, avec une réjouissante vitalité, pour échapper au danger qui les guette. Le spectateur, placé en surplomb, savoure l’avance constante qu’il a sur les personnages.
Une forme d’hystérie parfaitement orchestrée se met en place. Loin d’un simple vaudeville de boulevard, le spectacle embrasse une dimension quasi chorégraphique du chaos. Les portes claquent, les corps se cachent derrière des parois amovibles. Les trajectoires se croisent, se heurtent, dans une géométrie savamment désordonnée. Mais, l’ensemble, à l’instar de La Panthère rose, le film de Blake Edwards, sorti en 1963, se nourrit d’une dimension absurde, tout à fait savoureuse.
© Vincent Pontet
Le burlesque cartoonesque
La mise en scène revendique totalement cette filiation. Le texte, déjà virtuose, devient matière à une amplification physique, à une surenchère de mimiques. Le burlesque cartoonesque évoque autant la comédie de Blake Edwards que le cinéma muet ou le dessin animé. Les comédiens jouent Feydeau et le prolongent par le corps. Le dispositif du sosie, Chandebise et Poche, (interprétés avec malice par Serge Bagdassarian) trouve ici une efficacité redoublée, tant il nourrit une confusion jubilatoire.
Le comédien impressionne par sa capacité joyeuse à différencier ses deux rôles jusque dans la moindre inflexion corporelle. Pauline Clément s’amuse avec son personnage et offre une palette de jeux d’une finesse rafraichissante. Alexandre Pavloff campe un docteur Finache hilarant. Toute la Troupe de la Comédie -Française participe à cette dynamique du rire intensifié, où l’excès devient une forme d’exactitude. Ainsi, le rire ne dépend plus uniquement du dialogue, mais d’un langage scénique total, où chaque geste peut exploiter un potentiel comique.
Une scénographie éclatante
La scénographie, inspirée elle aussi de années soixante, constitue l’autre grande réussite du spectacle. Le choix d’un chalet de montagne, instaure d’emblée une atmosphère cocasse. Bois chaleureux, trophées animaliers, mobilier coloré : tout concourt à créer un intérieur bourgeois rassurant, presque feutré, bientôt envahi par la tempête des passions. Certains éléments du décor sont de véritables emprunts au film précédemment cité. La peau de tigre près de la fausse cheminée, ou le bar dissimulé dans un globe terrestre en acajou, participent à la référence appuyée.
La grande verrière, que comporte le chalet, s’impose comme un élément dramaturgique central. Elle ouvre sur un extérieur enneigé où passent, de manière presque incongrue, des badauds emmitouflés ou des skieurs de retour des pistes. Ce dehors, calme et silencieux, agit comme un contrepoint ironique à l’agitation frénétique qui règne à l’intérieur. Le regard du spectateur circule ainsi entre deux mondes, accentuant l’effet de décalage. Lorsque la verrière s’ouvre, le public étonnamment ressent un air plus froid lui parvenir. La complicité, avec ce qui s’expérimente sur le plateau, s’en trouve accentuée.
Ce dispositif crée également une véritable mise en abîme. Tandis que les personnages s’enferment dans leurs mensonges et leurs illusions, le monde extérieur poursuit son cours, indifférent. La neige, les silhouettes fugaces derrière la vitre, composent un tableau presque cinématographique qui renforce la dimension très visuelle du spectacle.
En conjuguant efficacité comique et intelligence scénographique, la mise en scène de Lilo Baur fait mouche, offrant une lecture à la fois fidèle et résolument contemporaine de la comédie de Feydeau.
Les M de M La Scène : MMMMM
La Puce à l’oreille
25 mars — 10 mai 2026
Mise en scène Lilo Baur
Distribution
Scénographie Andrew D Edwards
Costumes Agnès Falque
Lumières Fabrice Kebour
Musiques originales et son Mich Ochowiak
Réglage des mouvements Joan Bellviure
Collaboration artistique Katia Flouest-Sell
Avec Sylvia Bergé, Alexandre Pavloff, Serge Bagdassarian, Nicolas Lormeau, Gilles David, Julien Frison, Claire de La Rüe du Can
Pauline Clément, Yoann Gasiorowski, Birane Ba, Nicolas Chupin, Jordan Rezgui Morgane Real;
et Lila Pelissier, Diego Andres, Alessandro Sanna, Sara Valeri Stéphane Daublain.


