Cock, Cock… Who’s There ? de Samira Elagoz transforme une expérience traumatique intime en une enquête scénique radicale où images filmées, témoignages et reconstitutions interrogent les mécanismes du désir et de la violence. Entre film et performance documentaire, l’artiste reprend possession du récit du viol dont elle a été victime pour en faire une œuvre sur le regard, la sexualité, l’autonomie et les zones grises des relations hétérosexuelles.
Cock, Cock. Who’s there? : Moi. Eux. L’image
Noir. Irruption d’un grand écran en fond de scène. Quasi hallucinatoire, une image s’y déploie avec énergie, dans une esthétique psychédélique. Comme un étrange et souple mélange de kitsch, de disco et d’évocations pornographiques. Des corps s’y fragmentent et se recomposent. Des formes émergent lentement, sortent des volubilis violacées, rouges ou jaunes, semblables aux fleurs phalliques ou vulvaires que photographiait Robert Mapplethorpe., mais, ici, dansantes. Les textures se métamorphosent. Cheveux, toisons, motifs abstraits, se confondent tandis que la voix suave de Leslie Gore entonne You Don’t Own Me. Les paroles – « Et ne me dis pas ce que je dois faire / Ne me dis pas ce que je dois dire… /Je suis libre, et j’aime être libre » – se répandent dans l’espace du théâtre comme une profession de foi à la fois ironique et libératrice.
Cet éclat visuel constitue moins une introduction qu’un manifeste esthétique. L’écran, chez Samira Elagoz impose d’emblée un imaginaire. L’artiste fino-égyptienne, vivant à Amsterdam, conçoit depuis plusieurs années des œuvres à la frontière du cinéma documentaire et de la performance scénique. Dans Cock, Cock… Who’s There ?, créé en 2016, bien avant l’explosion du mouvement #MeToo, les images deviennent le terrain d’une exploration du désir et de ses représentations. Le film plonge dans un matériau autobiographique né d’un projet singulier. A vingt-quatre ans, peu après avoir subi un viol, l’artiste publie une annonce sur Internet invitant des inconnus à la rencontrer chez eux pour filmer leur première rencontre. À partir de ce protocole simple, Samira Elagoz accumule des dizaines d’entretiens avec des hommes rencontrés sur Tinder, Craigslist ou Chatroulette. La scène revisite aujourd’hui ces images.
La violence dans le tissu ordinaire de la vie
Après cette ouverture flamboyante, la scène se dépouille brusquement. L’écran demeure, mais la parole apparaît dans un espace presque nu. Une simple découpe de lumière au sol délimite l’aire de jeu. Samira Elagoz s’y tient seule, silhouette discrète, pull ample, pantalon sans véritable forme, présence presque ordinaire. Dans ce cadre minimal, assise sur une chaise, l’artiste raconte son premier viol. Le récit se déroule sans emphase, dans une langue directe, presque factuelle. L’effet est saisissant. L’horreur affleure dans la banalité même de la narration, comme si la violence s’inscrivait dans le tissu ordinaire de la vie.
L’écran, à ce moment, agit comme un relais de la mémoire. Les images filmées par Samira Elagoz de vingt-quatre ans apparaissent, tandis qu’elle les regarde avec nous, à nouveau. Les scènes montrent des hommes souvent plus âgés, filmés dans leurs appartements, regards hésitants ou bravaches face à la caméra. Ces fragments autobiographiques et documentaires, vécus et filmés en direct par la jeune femme d’alors, prolongent le récit, et lui donnant une profondeur sociale. Ils dévoilent la mécanique fragile de la rencontre hétérosexuelle. Une chorégraphie faite de gestes incertains, de fantasmes et de malentendus qui provoque le rire ou la sidération. Entre la parole sur scène et les images projetées, un dialogue s’installe. L’une tente de nommer l’expérience, l’autre en révèle les angles morts.
Reprendre possession de son histoire
La dernière partie du spectacle introduit un nouveau régime de représentation. Des objets apparaissent : une nouvelle chaise, un mannequin. Bientôt deux assistants. Le plateau se transforme en dispositif de reconstitution. Il s’agit cette fois du second viol subi par l’artiste, dont la scène reproduit méthodiquement la reconstruction effectuée dans un commissariat au Japon. Cette fois-ci, il y a eu dépôt de plainte. Un homme incarne l’agresseur. Une traductrice photographie et restitue en direct en japonais les paroles de la jeune femme. Les gestes sont précis, répétés avec une froideur presque administrative, comme si l’événement devait être disséqué pour devenir recevable.
Dans cette mécanique rigoureuse, l’écran continue d’intervenir comme une mémoire parallèle. Il complète ce que la scène ne peut dire, comble les silences, archive les visages rencontrés lors de l’enquête intime menée par la jeune artiste. De cette coexistence entre images et présence scénique naît une forme singulière, oscillant entre confession, documentaire et analyse critique. Cock, Cock… Who’s There ? apparait comme l’examen lucide de ce qui advient après son deuxième viol. Samira Elagoz offre à la vue sa stratégie, qui peut sembler pour certains dérangeante, par laquelle en tant que victime, elle a tenté de reprendre possession de son histoire. L’ensemble ne convainc pas tout à fait, mais, la « performance » est à regarder en respectant ses choix. En transformant l’expérience traumatique intime en matière artistique, Samira Elagoz revendique ainsi une forme d’autonomie sur scène : celle de reprendre le contrôle du regard.
Entre confession brute et dispositif d’images, Samira Elagoz, dans Cock, Cock. Who’s there? transforme la scène en laboratoire du désir et de la violence. Au terme de cette traversée troublante, une certitude demeure : reprendre le récit, c’est déjà reprendre le pouvoir.
Les M de M La Scène : MMMMM
Cock, Cock. Who’s there?
Berthiers 17e
une performance vidéo de Samira Elagoz
avec Samira Elagoz Ayumi Matsuda Tashi Iwaoka
avec le soutien de The Finnish Cultural Foundation, Blooom Award and SNDO