Critique Mami

mise en scène Mario Banushi

Mami ©Andreas Simopoulos for Onassis Stegi
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Après le fascinant Goodbye Lindita, Mario Banushi présente une deuxième pièce aux Ateliers Berthier. Il interroge la figure maternelle à travers le mot « Mami », nourri par son enfance entre Albanie et Grèce. Il compose une fresque picturale où l’amour, la mémoire et la perte s’entrelacent en images saisissantes. Un théâtre sans mots, troublant et sensoriel, où l’image avance comme une réminiscence intime ou une blessure mal refermée.

 « Mami » : Quand « Maman » n’est plus un refuge mais un territoire hanté.

Mami signifie « Maman » en albanais. A travers ce vocable usuel et banal en soi, Mario Banushi explore les multiples résonances intimes qui, pour lui, y sont attachées. Le spectacle convoque ainsi une constellation de présences féminines : grand-mère fondatrice, mère migrante entre Albanie et Grèce, figures de substitution. Chacune compose une cartographie affective incertaine et mouvante. Cette pluralité maternelle confère une densité singulière au propos. Chaque silhouette semble porter en elle une mémoire, une force, une usure, voire un reproche.

Fidèle à l’esthétique visuelle qui constitue son travail, c’est par les corps et les images que se traduisent ces instants fugaces de vie. Naissance, décrépitude, rencontre, amour, trahison, lutte, souffrance, pardon, tout se mélange. Pris dans la nasse de la lumière et de la temporalité qu’elle crée, les moments émergent dans le flou des souvenirs.

Mario Banushi élève les corps convoqués, souvent nus, au rang d’icônes vivantes. L’éclairage, encore une fois remarquablement soigné (Stephanos Droussiotis), sculpte l’ensemble. Les présences composent de véritables tableaux vivants. Dans ces clairs-obscurs diffus, les figures maternelles apparaissent tantôt protectrices, tantôt inquiétantes, comme surgies d’un rêve trouble. Elles habitent un univers peuplé d’êtres énigmatiques, où la douceur du soin se mêle à une étrangeté persistante. Comme si l’amour filial lui-même était traversé d’ombres et de silences irréductibles.

Une dramaturgie de l’image 

Semblablement à son autre création, Goodbye Lindita, Mario Banushi construit un théâtre de sensations où la lumière et le rythme tiennent lieu de langage. Aucun mot n’est utilisé pour guider le spectateur. Seuls quelques pleurs ou cris brisent, cette fois-ci, le silence. Les scènes s’enchaînent comme autant de visions, organisées autour d’un motif scénographique récurrent, celui de la maison.

Avant que le spectacle ne commence, elle est déjà là. Dans la pénombre qui enveloppe le plateau. Éclairée par la lumière chétive d’un réverbère, sa forme s’apparente à une grande plaque tombale dressée sur un talus de terre. Cette maison, matrice intime et mentale, semble contenir toutes les figures de « Mami », comme autant de strates de souvenirs.

Un long chemin, sableux et sinueux, la côtoie. Souvent, les personnages naissent au regard en empruntant cette route. Hommes, femmes ou créatures étranges, nimbés de lumières crépusculaires, arpentent le chemin. Ils paraissent surgir d’une mémoire défaillante qui chercherait à tirer un fil qui se dérobe.

Tandis que le spectacle avance, la maison rétrécit. A échelle d’homme, elle devient ridicule. Cesse-t-elle d’être menaçante ? Cette boite est alors tout juste grande pour accueillir le corps arqué et contorsionné d’une femme dénudée. 

La poésie et le lisible

Cependant, cette écriture par images, lorsqu’elle cède à une volonté plus explicative, perd de sa force d’évocation. Certaines séquences, plus narratives, paraissent, en effet, surligner ce que le langage scénique avait jusque-là su suggérer avec délicatesse. Là où le mystère faisait naître une émotion brute, le récit vient parfois rompre l’équilibre fragile de l’ensemble. Il affaiblit la dimension onirique qui, par ailleurs, irrigue le spectacle.

Ainsi en est-il de la rencontre entre une femme et un homme. Tentatrice, on n’épiloguera pas sur l’image convenue et culpabilisante, elle lui offre une orange. Le fils, alors subjugué, délaisse sa vieille mère qui erre, hagarde, autour de la maison. De même, l’arrivée du deuxième homme qui rompt l’harmonie du couple marital et le déroulé qui suit, tirés vers le réalisme, souffrent d’être trop platement lisibles.

Or, c’est précisément dans les zones d’ombre, dans les instants suspendus où l’éclairage façonne des présences sans discours, où l’émotion naît de la suggestion, que Mami atteint sa pleine intensité. Une poésie subtile et inquiétante qui parle au cœur. Quand Mami, « Maman », n’est plus un refuge mais un territoire hanté. Un paysage intérieur, traversé de lumières, de corps et de fantômes.


Mami

L’Odéon-Théâtre de l’Europe Berthier 17e

du 09 avril au 16 avril 2026

mise en scène, dramaturgie Mario Banushi

Distribution

Avec Vasiliki Driva, Dimitris Lagos, Eftychia Stefanou, Angeliki Stellatou, Fotis Stratigos, Panagiota Yiagli.

scénographie, costumes Sotiris Melanos

musique, son Jeph Vanger

lumière, dramaturge associé Stephanos Droussiotis

collaborateurs artistiques Aimilios Arapoglou, Thanasis Deligiannis

assistanat à la mise en scène Theodora Patiti

collaboration Marietta Pavlaki, Kostas Chaidos, Sofia Theodorou, Nikoleta Anastasiadou



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