Sans corde ni baudrier, Sillages avance sur une ligne de crête où le théâtre accroche le regard. La compagnie Morbus Théâtre y compose un récit d’ascension autant mentale que physique, mêlant sport extrême, voix du vivant et fragilité humaine. Un spectacle qui cherche moins l’exploit que l’état de présence, et invite le spectateur à changer d’échelle et de regard.
Sillages : Quand le théâtre tutoie la haute montagne
Sillages du Morbus Théâtre s’impose d’emblée comme un objet théâtral singulier, à la croisée du récit sportif, de la fable écologique et de la poésie scénique. Le spectacle s’inspire de la trajectoire réelle de la grimpeuse américaine Steph Davis. Il imagine une ascension fictive en solo intégral, en France, dans le massif du Queyras. Celle-ci suivie d’un saut en base-jump, en wingsuit. Ce point de départ vertigineux sert de colonne vertébrale à une dramaturgie qui explore l’engagement total du corps et de l’esprit, dans un moment de fragilité personnelle marqué, pour la grimpeuse, par la perte injuste de ses sponsors. Loin du biopic ou de l’héroïsation, Sillages choisit l’intime. Le spectacle met en scène et en voix le monologue intérieur d’une athlète, aux prises avec ses fragilités, contrainte de faire corps avec la paroi et la nature pour ne pas chuter.
Le texte de Faustine Noguès joue sur de le contraste des points de vue. Le tutoiement, le dédoublement du personnage, le regard distancié ou oblique, priment. À la voix humaine de la sportive s’ajoutent celles des entités qui peuplent la montagne. Corbeaux, vautour fauve, échelette, roche calcaire, fourmis, arbres ou encore courants d’air, chacun existe selon sa propre temporalité. Totalement indifférente à l’urgence et au danger vécus par la sportive.
Ce chœur discret du vivant, présenté en décalé, sans que l’humour soit véritablement sollicité, inscrit l’ascension dans une durée géologique et biologique qui relativise les enjeux individuels. Si l’aventure de la grimpeuse a duré cinq heures, à l’échelle de la montagne, elle n’existe pas. La montagne n’est jamais dans le spectacle un décor à conquérir. C’est avant tout un milieu complexe, à la fois dur et fragile, traversé fugacement par l’humain.
Entre immersion et rupture, les aspérités de la mise en scène
La mise en scène de Guillaume Lecamus s’appuie sur un principe quasi cinématographique de split screen. Elle joue sur la fragmentation du regard et sur les changements d’échelle propres à l’art de la marionnette. Sabrina Manach incarne Steph Davis et prend en charge la narration principale. Une réplique miniature de la comédienne est manipulée à vue par Cand Picaud ou Cécilia Proteau. La marionnette porte les mêmes vêtements que la comédienne. Accrochée à un bloc crayeux rectangulaire aux aspérités qui permettent les prises et l’ascension, la petite marionnette vit à son échelle ce qu’expérimente la grimpeuse, plus bas, sur le plateau.
Sabrina Manach, Cécilia Proteau et Cand Picaud composent un trio précis et sensible. Elle donnent à ressentir l’effort, la respiration, la tension musculaire autant que la présence infime des formes de vie invisibles à l’œil nu. Les lumières participent à cette tentative de faire naître un mystère. Comme une zone de suspension où le temps humain se diluerait dans celui de la haute montagne. L’escalade libre devient alors métaphore. Celle de notre lien profond, vital et pourtant menacé, au monde naturel.
Toutefois, cette poésie scénique, patiemment installée, se voit parfois fragilisée par certains choix formels. Les installations et manipulations des éléments de décor, anormalement étirées, ainsi que le bruit récurrent des verrous, viennent rompre l’élan contemplatif. L’état de présence que le spectacle cherche à instaurer s’en trouve brisé. Là où le silence, la lenteur et la suggestion pourraient renforcer l’immersion, ces interventions techniques alourdissent encore le flux poétique. Quelques réglages devraient pallier ces inconvénients vus le jour de la première au Mouffetard CNMa. Sillages demeure néanmoins une proposition sensible, qui invite le spectateur à ralentir, à déplacer son regard, et à éprouver, l’espace d’un instant, le vertige d’exister au rythme du vivant.
Sillages confirme la singularité du travail de la compagnie Morbus Théâtre, capable d’articuler exigence dramaturgique, engagement physique et regard sensible porté sur le vivant. Sillages s’impose ainsi comme une traversée délicate, invitant le spectateur à éprouver, au-delà de la performance, une manière d’habiter le monde avec attention et humilité.
Les M de M La Scène : MMMMM
Sillages
Morbus Théâtre
Conception, mise en scène : Guillaume Lecamus.
>Texte : Faustine Noguès
Comédienne : Sabrina Manach
Danse : Cécilia Proteau
Création marionnettes / Interprétation : Cand Picaud
Scénographie : Sevil Grégory
Créateur sonore : Thomas Carpentier
Création lumière : Vincent Tudoce
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