Critique Goodbye Lindita

Mise en scène Mario Banushi

Goodbye Lindita ©Theofilos Tsimas
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A l’Odéon, Mario Barushi présente deux oeuvres. La beauté visuelle de Goodbye Lindita laisse l’émotion se déployer à bas bruit, comme un souffle retenu qui traverse les corps et les silences jusqu’à nous atteindre. Une expérience sensible et envoûtante, où, par-delà l’absence, l’amour persiste et palpite dans chaque frémissement de lumière.

Goodbye Lindita : La Beauté nue

Dans le paysage théâtral contemporain, Goodbye Lindita se découvre comme une œuvre singulière, qui ne peut qu’étonner et séduire. Mario Banushi substitue au verbe une poétique du visible. Sur le plateau, aucun mot ne vient guider le spectateur. Tout repose sur la densité des images, sur leur capacité à faire surgir une émotion brute, teintée souvent d’une douce mélancolie. La scène s’apparente à un espace mental. Un lieu de réminiscences, colorées de fragments d’enfance. transfigurées en tableaux d’une saisissante intensité.

Ce théâtre sans parole, à l’exception parfois de celles diffusées par un  petit poste de télévision, porte en lui un langage à part entière, construit avec une précision d’orfèvre. Chaque tableau semble composé comme une peinture vivante, traversée de lumières crépusculaires, tantôt orangées, tantôt bleutées, qui enveloppent les corps d’un halo presque irréel. L’éclairage magnifique (Tasos Palaioroutas), à l’architecture latérale, agit comme une respiration lente, installant une temporalité suspendue où le regard s’attarde, où l’émotion s’infiltre sans heurt.

Dans cet univers, le silence devient étrangement une matière palpable. Jamais vide, il est chargé d’une tension intime, quasi sacrée. L’absence de parole confie aux images la responsabilité entière du sensible. Elles portent le deuil, l’amour, la mémoire de ce qui fut. Ce choix radical, loin de toute complaisance, impose au spectateur une attention renouvelée, une disponibilité rare. Il est convié à une expérience profondément intime au sein de l’assemblée théâtrale

© Theophilos Tsipas

Une liturgie du geste et de la mémoire

Au cœur de la scène, le corps inanimé d’une femme rassemble une communauté silencieuse. Il s’agit, comme l’indique le titre Goodbye Lindita, de dire au revoir à une femme aimée, la grand-mère de l’artiste. Pourtant, celle qui est allongée, nue, sur un lit  étroit est une jeune femme. Ses longs cheveux noirs sont ses seuls ornements. Autour d’elle, les figures familiales se meuvent avec une lenteur extrême, comme si chaque geste était retenu au bord de son accomplissement. Cette gestuelle, douce et étirée, confère à l’ensemble une dimension chorégraphique, empreinte de piété. Les mouvements émergent, s’épanouissent, dans un temps dilaté.

Par ce ralentissement, le monde lui-même semble retenir son souffle. Les actions les plus simples, laver, porter, veiller, acquièrent une gravité nouvelle. Ils deviennent les éléments d’un rituel silencieux d’une grande beauté. Rien n’est appuyé, rien n’est démonstratif. Tout semble naître d’une nécessité intérieure, d’un rapport profondément incarné à la perte d’un être cher.

L’espace domestique, celui d’une chambre et d’un petit salon, donnant par une fenêtre sur une petite cour exterieure, se métamorphose alors en un lieu de cérémonie. Les éléments du décor se métamorphosent, se transfigurent. Une commode se transforme en lit funéraire, un lit en une sorte de catafalque pour la toilette mortuaire. Une icône dorée laisse place à un grand rectangle sombre ouvrant sur l’inconnu. Sans jamais céder à l’illustration folklorique, le spectacle convoque des réminiscences de rites anciens, en une liturgie muette, intime et universelle.

Ainsi, la défunte est-elle parée d’une robe virginale, puis, ornée de vêtements rehaussées d’orangé et de rouge. Un masque mortuaire sur le visage, la jeune femme est placée sur une planche. Semblable à Marie, ayant achevé le cours de sa vie terrestre, elle paraît prête pour la procession de l’Assomption, qui la glorifiera,

 Dire adieu, consentir à l’absence

Mais, il n’est pas encore temps de la laisser partir. Soudain, un homme vêtu de noir, fait irruption sur le plateau. Il accourt de la salle. c’est Mario Banushi, lui-même. Sa présence fracture le quatrième mur. L’amour, dans son entêtement le plus humain, refuse de céder à la solennité de la mort. Car toute la scène semble tendue vers cette impossibilité : celle de dire adieu, de consentir à l’absence, de déposer le corps aimé dans l’ordre du monde.

Autour du lit, les fleurs s’accumulent, déposées presque religieusement, comme autant d’offrandes dérisoires face à l’irréversible. Elles embaument l’espace, mais ne parviennent pas à masquer l’odeur sourde du départ. Une fumée soufrée envahit d’ailleurs le plateau tandis que la bande son paraît saturée. Les corps nus traversent la scène, brouillant les temporalités. Sont-ils des souvenirs, des fantômes, des projections du désir ou des incarnations d’un passé encore brûlant ? La jeunesse, les élans, les promesses, la vitalité des jours anciens, la vieillesse, la décrépitude, tout semble se brouiller. Le présent se fissure, envahi par ces visions qui refusent de disparaître. Comme si aimer consistait précisément à maintenir vivantes ces strates de mémoire, à les superposer au réel jusqu’à en perdre les contours.

Et puis, lentement, les murs de l’appartement s’ouvrent. L’espace intime se dilate, laissant place à une ultime vision, à la fois troublante et apaisante. Celle d’une Vierge noire, au sein dénudé, immobile et accueillante, assise sur un nid de rameaux. Vers elle, avance la défunte, le corps désormais fatigué, à quatre pattes, délestée de toute parure. Elle vient se lover dans ses bras. Comme une enfant, ou le Christ, qui retrouverait ceux de sa mère. Dans cette étreinte finale, tout se résout sans mots : la peur, le refus, la douleur de la séparation. La mort cesse d’être arrachement pour devenir une nouvelle naissance. Alors, la scène, dans un silence suspendu, nous confronte à cette vérité vertigineuse : laisser partir, c’est aussi accepter que l’amour change de forme sans jamais disparaître.

Dans Goodbye Lindita de Mario Banushi, l’émotion se déploie comme un souffle retenu, glissant dans les silences et les corps jusqu’à nous atteindre, sans jamais se livrer tout à fait. Par delà le deuil, l’amour continue de palpiter dans la lumière vacillante des absences.

Les M de M La Scène : MMMMM


Goodbye Lindita

Odeon-Théâtre de l’Europe Berthier 17e

du 28 mars au 05 avril 2026

mise en scène, dramaturgie Mario Banushi

Distribution

Avec Mario Banushi, Dafni Drakopoulou, Alexandra Hasani / Megi Shuli, Akillas Karazisis, Erifyli Kitzoglou, Rita Lytou, Heleni Habia Nzanga, Eftychia Stefanou

scénographie, costumes Sotiris Melanos

lumière Tasos Palaioroutas

dramaturge associée Sofia Eftychiadou

dramaturgie (National Theatre) Aspasia-Maria Alexiou

assistanat à la mise en scène Afroditi Kapokaki, Theodora Patiti

musique Emmanuel Rovithis

relations internationales Nikos Mavrakis

 


Applaudissements du spectacle aux Ateliers Berthier - Odéon Théâtre de l'Europe, le 2 avril 2026

Avant la représentation, pendant l'entrée des spectateurs.

© Edouard Garnier

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