Critique L’Ordre du jour

mise en scène Jean Bellorini

L'Ordre du jour @Christophe Raynaud de Lage
53

Sous la plume acérée de Éric Vuillard et la mise en scène inspirée de Jean Bellorini, la troupe de la Comédie-Française donne à L’Ordre du jour une puissance saisissante : une « pantomime diligente » aussi brillante que glaçante, où le rire se heurte frontalement à l’effroi de l’Histoire.

L’Ordre du jour : la redoutable pantomime diligente. 

Adapté du puissant récit d’Éric Vuillard, L’Ordre du jour de Jean Bellorini, au Théâtre du Vieux-Colombier, frappe par la force et  l’intelligence de sa proposition artistique. Le metteur en scène s’empare du texte, prix Goncourt 2017, sans jamais en altérer l’essence. Il en extrait des fragments soigneusement choisis, laissant intacte la densité d’un verbe acéré où se mêlent érudition, ironie mordante et précision historique. Cette fidélité rigoureuse confère au spectacle une force singulière. La langue d’Eric Vuillard demeure la véritable matière première du plateau.

La mise en voix du texte constitue d’ailleurs l’une des plus grandes réussites de cette adaptation. Jean Bellorini accorde à la parole, au chant, une place centrale. Chaque phrase est portée avec clarté, rythme et netteté. La musicalité de l’écriture, ses formules incisives, ses images soudaines, ses ruptures de ton, trouvent dans l’interprétation scénique une respiration nouvelle, facétieuse ou grave. Le récit historique se déploie ainsi comme une partition, où la précision lexicale et la cadence des phrases structurent la progression dramatique.

L’Ordre du jour met au jour les rouages souvent invisibles et peu ragoûtants de l’Histoire. Lors de la réunion du 20 février 1933, vingt-quatre industriels allemands acceptent sans hésitation de financer Hitler, Göring et le parti nazi. Les manœuvres politiques conduisent à l’Anschluss en 1938. Jean Bellorini restitue avec une grande acuité cette mécanique de compromissions et de calculs, que l’écrivain qualifie lui-même de « pantomime diligente » . Une succession de gestes apparemment anodins qui, mis bout à bout, conduisent inexorablement à la catastrophe.

Une scénographie saisissante entre grotesque et lucidité

La force du spectacle tient aussi à une scénographie (Véronique Chazal).  Sur le plateau, les vingt-quatre industriels allemands convoqués par Hitler ne sont pas figurés par des personnages mais par vingt-quatre paires de chaussures vernies, parfaitement alignées. Ces souliers identiques, disposés avec une précision quasi militaire, composent une image frappante. Celle d’une élite économique déjà prête à marcher au pas, disciplinée et silencieuse, au service du régime nazi. Ce choix visuel, d’une sobriété redoutable, suffit à suggérer la docilité et la responsabilité collective de ces puissants.

La scénographie est dominée par un grand miroir mobile, véritable pivot dramaturgique du spectacle. Bien plus qu’un simple dispositif brechtien réfléchissant, cet objet scénique transforme constamment la perception de l’espace et du récit. En inclinant ou en abaissant cette surface gigantesque, Jean Bellorini modifie les perspectives, renverse les rapports de force et introduit une dimension vertigineuse dans la représentation. Les personnages peuvent s’y voir agrandis, déformés ou écrasés, comme si l’Histoire elle-même venait juger leur grotesque agitation.

La foire aux monstres

L’un des moments les plus marquants survient lorsque les quatre comédiens, grimés en petits Hitler caricaturaux, s’agitent avec une gestuelle outrée sur le sol. L’armée du grand Reich, censée « fondre sur l’Autriche » , s’enlise à la frontière dans un piteux embouteillage. Dans le miroir, la silhouette écrasée, les mini führers se transforment soudain en créatures dérisoires. Semblables à des cloportes frétillant sur le sol, ils s’agitent au son d’une musique de foire. Le grotesque devient alors un instrument de dévoilement. Derrière la théâtralité du pouvoir apparaissent la petitesse et la monstruosité de ceux qui l’exercent. Derrière les mots et les images de propagande, l’image et les mots révèlent le triste cirque de la réalité historique.

Les masques (Cécile Kretschmar) conçus pour les figures historiques participent pleinement de cette esthétique. Ceux d’Hitler et de Göring, volontairement difformes et disproportionnés, frappent par leur étrangeté inquiétante. Ces visages hypertrophiés oscillent entre caricature et cauchemar. Ils évoquent les marionnettes de Guignol et les charges féroces de Daumier. Ces masques donnent aux dirigeants nazis une dimension grotesque et terrifiante. Ils révèlent la banalité monstrueuse de ces hommes, dont les décisions ont plongé l’Europe dans l’abîme.

Une partition chorale magistralement interprétée

Pour porter ce théâtre-récit exigeant, Jean Bellorini s’appuie sur un formidable quatuor d’interprètes issus de la Troupe de la Comédie-Française : Laurent Stocker, Julie Sicard, Jérémy Lopez et Baptiste Chabauty. Tous quatre livrent une performance d’une rigueur remarquable. Tour à tour narrateurs, témoins ou incarnations fugitives des protagonistes historiques, ils composent un ensemble parfaitement accordé.

Le spectacle adopte souvent la forme d’un chœur, où les voix se superposent, se répondent ou s’unissent dans une profération collective. Cette dimension chorale donne au récit une ampleur singulière. Les acteurs deviennent à la fois conteurs et personnages, individus et foule. Chacun surgit du groupe pour incarner un instant une figure de l’Histoire avant de se fondre à nouveau dans la communauté du récit.

A l’instar de L‘Opéra de quat’sous de Brecht et Kurt Weill, dont Jean Bellorini revendique la filiation, la musique ici joue un rôle essentiel dans l’architecture scénique. Interprétée en direct par Baptiste Chabauty, au vibraphone et au tambour, elle accompagne la progression du texte comme une respiration dramatique. Ce talentueux comédien ne peut que susciter l’admiration. Il interprète texte, musique et chant avec la même aisance. En direct sur le plateau, au son d’un violoncelle, il met ainsi en chanson le texte d’Eric Vuillard, sans en changer un seul mot. Les trois autres interprètes jouant alors de rôle de choristes. Le mordant de l’ironie s’en trouve décuplé.

Le rire et l’effroi

Le chant s’utilise également pour mettre en exergue certains passages du récit et la compromission des dirigeants européens. Repris par les quatre interprètes, en un canon qui s’accélère, le passage suivant, mené tambour battant, saisit par sa légitime violence. « L’incendie du Reichstag, le 27 février 1933, l’ouverture de Dachau, la même année, la stérilisation des malades mentaux, la même année, la nuit des longs couteaux, l’année suivante, les lois sur la sauvegarde de sang et de l’honneur allemand, le recensement des caractéristiques raciales, en 1935; cela faisait vraiment beaucoup. » Effectivement, cela faisait vraiment beaucoup.

À cela s’ajoute une matière sonore enregistrée ( Clément Griffault, Stefan Hadjiev, Thibaut Maudry, Florian Perret) où se mêlent violon, violoncelle et piano, créant une atmosphère tantôt élégiaque, tantôt inquiétante. Ce dialogue entre musique vivante, chants et musique diffusée nourrit la dynamique du spectacle et amplifie la tension du récit.

Le spectacle se clôt sur une reprise a capela de Youkali, Tango-Habanera extrait de Marie Galante de Kurt Weill. « Youkali, c’est le pays de nos désirs / Youkali, c’est le bonheur, c’est le plaisir / Mais c’est un rêve, une folie/ il n’y a pas de Youkali/ Mais c’est un rêve, une folie/ Il n’y a pas de Youkali » . Sur le rideau de fer descendu ont été projetés les noms de grandes entreprises allemandes. Celles qui ont utilisé les détenus des camps de concentration de 33 à 45. Opel. Telefunken. Allianz. Bayer… Des noms qui existent encore. Des fortunes qui n’ont cessé de prospérer. Une réalité qui ne peut que provoquer un rire sinistre mêlé d’effroi.

Porté par quatre formidables interprètes de la Comédie-Française, L’Ordre du jour, mis en scène par Jean Bellorini, impose un théâtre de dévoilement où le grotesque fissure les apparences et met à nu la mécanique du pire. Quand le rire se fige, demeure une inquiétude tenace : celle de voir l’Histoire, encore et toujours, avancer à pas feutrés.

Les M de M La Scène : MMMMM


L’Ordre du jour

Comédie française

du 25 mars au 3 mai 2026 au Théâtre du Vieux-Colombier

Adaptation, mise en scène et lumière : Jean Bellorini

Avec la troupe de la Comédie-Française : Laurent Stocker Julie Sicard Jérémy Lopez Baptiste Chabauty

Scénographie : Véronique Chazal
Costumes : Fanny Brouste
Vidéo : Gabriele Smiriglia
Musiques originales et son : Sébastien Trouvé et Baptiste Chabauty

Musique enregistrée par Clément Griffault (piano), Stefan Hadjiev (violoncelle), Thibaut Maudry (violon), Florian Perret (violon)
Arrangements musicaux :
Jérémie Poirier-Quinot

Son : Sébastien Trouvé
Masques, maquillages et coiffures : Cécile Kretschmar
Collaboration artistique : Delphine Bradier
Assistanat aux costumes : Peggy Sturm
Assistanat à la lumière : Mathilde Foltier-Gueydan

Le texte L’Ordre du jour d’Éric Vuillard est publié par les éditions Actes Sud.


Découvrir une autre critique de M la Scène :

Critique Le Suicidé, vaudeville soviétique, mise en scène Jean Bellorini